
Gavroche a remonté le fil des événements qui ont conduit à l’une des guerres les plus meurtrières du narcotrafic en France. Au cœur de cette histoire : une altercation survenue à Phuket en février 2023, considérée par les enquêteurs comme l’un des détonateurs d’un conflit déjà latent entre le clan Yoda et la DZ Mafia.
Derrière cet affrontement se trouvent la conquête de points de deal extrêmement lucratifs dans les quartiers nord de Marseille et la rivalité entre deux figures du trafic : Félix Bingui, dit « Le Chat », considéré par la justice comme le patron du clan Yoda, et Mehdi Abdelatif Laribi, dit « Tic », l’un des fondateurs présumés de la DZ Mafia, récemment arrêté en Algérie. Mais un épisode survenu à plus de 9 000 kilomètres de Marseille a contribué à faire entrer cette rivalité dans une autre dimension : une altercation, le 8 février 2023, dans une boîte de nuit de Phuket, en Thaïlande.
Le nom du clan Yoda vient du personnage de Star Wars, dont l’effigie avait été peinte sur un point de deal de la cité de La Paternelle. La DZ Mafia, de son côté, s’est progressivement imposée comme l’une des organisations criminelles les plus puissantes de Marseille. « DZ » renvoie communément à l’Algérie, notamment à son code international.
Phuket, 8 février 2023 : le glaçon de la discorde
C’est dans ce contexte qu’intervient l’épisode devenu emblématique de cette guerre.
Le 8 février 2023, Félix Bingui et Mehdi Abdelatif Laribi se trouvent dans une boîte de nuit de Phuket. Selon les renseignements recueillis par les enquêteurs français, une altercation éclate entre des membres des deux groupes.
L’histoire d’un glaçon jeté au visage de « Tic » est depuis devenue le symbole du déclenchement de la guerre. L’incident aurait été vécu comme une humiliation et aurait précipité la rupture entre les deux camps.
Cette version doit néanmoins être maniée avec précaution. Lors de son procès à Marseille en mai 2026, Félix Bingui a reconnu qu’une altercation avait bien eu lieu ce soir-là, mais a nié en avoir été directement l’auteur. Selon lui, un autre jeune présent dans l’établissement s’amusait à jeter des glaçons. Bingui a même affirmé devant le tribunal être resté « en bons termes » avec Laribi.
Pour la police judiciaire, en revanche, cet épisode thaïlandais constitue l’un des moments où la rivalité déjà ancienne entre les deux organisations s’est cristallisée.
De Phuket à Marseille, l’engrenage meurtrier
À la mi-février 2023, plusieurs jeunes hommes sont tués en quelques jours dans des affaires liées au trafic de stupéfiants. Dans la nuit du 14 au 15 février, un mineur de 17 ans est notamment retrouvé grièvement blessé à coups de couteau à La Paternelle et succombe à ses blessures.
La confrontation entre Yoda et la DZ Mafia prend rapidement une dimension qui dépasse La Paternelle. Les assassinats et tentatives d’assassinat se multiplient dans les quartiers nord, tandis que les deux organisations s’attaquent aussi aux exécutants et aux petites mains du réseau adverse.
Le conflit franchit également les frontières françaises.
Le 3 mai 2023, Omar Benchiha, surnommé « Skar », et Nadir Amara, dit « Morales », deux hommes liés au clan Yoda, sont assassinés à Salou, en Catalogne. Nadir Amara était le beau-frère de Félix Bingui et figurait parmi les responsables du trafic de La Paternelle. Des membres présumés de la DZ Mafia ont été mis en examen dans cette affaire.
Quelques jours plus tard, le 17 mai, Félix Bingui lui-même aurait échappé à une tentative d’assassinat dans le sud de l’Espagne.
La Paternelle, épicentre d’une guerre pour le contrôle des « fours »
Au cœur de la rivalité se trouve la cité de La Paternelle, dans le 14e arrondissement de Marseille. Grâce notamment à sa proximité avec les grands axes routiers, elle était devenue l’une des principales plaques tournantes du trafic de stupéfiants de la ville.
Dans les années 2000, quatre points de deal se partageaient la cité. Pendant longtemps, les différents trafiquants avaient réussi à cohabiter sans affrontement majeur. Mais cet équilibre s’est progressivement rompu avec la montée en puissance du groupe de Félix Bingui et celle de la DZ Mafia.
Le point de deal de La Fontaine, considéré comme le navire amiral du réseau Yoda, aurait généré entre 3 000 et 6 000 euros de chiffre d’affaires quotidien selon les estimations évoquées lors du procès de 2026. À l’échelle de La Paternelle, certaines estimations ont évalué à près de 200 000 euros les recettes quotidiennes cumulées des quatre points de vente au plus fort de leur activité.
À partir de 2021, après la sortie de prison de Mehdi Laribi, les tensions s’accentuent. Selon les enquêteurs, celui-ci supporte mal l’expansion prise par Félix Bingui et son organisation. Les deux camps se disputent progressivement les points de vente de La Paternelle. La rivalité économique existe donc avant l’épisode thaïlandais.
2023, année noire pour Marseille
L’année 2023 marque un sommet dans la violence liée au narcotrafic marseillais.
Les bilans ont évolué au fil des enquêtes et des qualifications judiciaires. Les chiffres rétrospectifs les plus fréquemment cités font état de 49 morts liés aux règlements de comptes sur fond de trafic de stupéfiants à Marseille en 2023.
Parmi eux, 35 homicides ont été attribués à la guerre entre la DZ Mafia et le clan Yoda, selon les chiffres repris par plusieurs sources judiciaires et policières.
À la fin décembre 2023, le procureur de Marseille avait déjà évoqué un « niveau jamais atteint », avec alors 47 morts et 118 blessés recensés.
Cette guerre se caractérise également par une transformation des méthodes du narcobanditisme. Les commanditaires recrutent des exécutants de plus en plus jeunes, parfois directement sur les réseaux sociaux. Ces tueurs à gages, surnommés dans le milieu des « charcleurs », peuvent être rémunérés plusieurs milliers, voire plusieurs dizaines de milliers d’euros pour un contrat.
Ils ne connaissent parfois ni leurs commanditaires ni leurs victimes. Cette sous-traitance de la violence permet aux dirigeants des réseaux de continuer à donner leurs ordres depuis l’étranger ou depuis leur cellule de prison.
Félix Bingui arrêté à Casablanca puis extradé
La guerre entraîne également la fuite à l’étranger de plusieurs cadres des deux organisations.
Félix Bingui quitte la France et finit par s’installer au Maroc. Visé par un mandat d’arrêt français, il est interpellé à Casablanca le 8 mars 2024. Son extradition n’intervient toutefois que plusieurs mois plus tard. Le Maroc le remet finalement aux autorités françaises le 22 janvier 2025.
Deux jours après son arrivée, il est mis en examen, notamment pour importation de stupéfiants en bande organisée et blanchiment, puis placé en détention provisoire.
Douze ans de prison pour le chef du clan Yoda
L’histoire judiciaire connaît une nouvelle étape majeure au printemps 2026. À partir du 18 mai, Félix Bingui comparaît devant le tribunal correctionnel de Marseille avec dix-neuf autres prévenus dans un vaste dossier consacré au fonctionnement du clan Yoda entre 2021 et 2023.
Le procès ne porte pas directement sur les dizaines d’assassinats de la guerre contre la DZ Mafia, mais principalement sur le trafic de stupéfiants, l’association de malfaiteurs et le blanchiment.
Le 5 juin 2026, Félix Bingui est condamné à douze ans de prison et à 200 000 euros d’amende. Le tribunal ordonne également la confiscation d’un appartement qu’il possédait à Dubaï, estimé à environ 420 000 euros.
La décision confirme judiciairement la place centrale que l’accusation lui attribue dans l’organisation Yoda, même si Bingui a continué à nier avoir été le chef d’un clan criminel engagé dans une guerre contre la DZ Mafia.
La DZ Mafia sort renforcée de la guerre
La défaite progressive du clan Yoda a profondément modifié le paysage criminel marseillais.
La DZ Mafia est sortie renforcée de l’affrontement et a étendu son influence bien au-delà de La Paternelle. Les enquêteurs lui attribuent désormais une organisation plus diversifiée, qui ne se limite plus au seul trafic de stupéfiants et s’intéresse notamment à l’extorsion et à d’autres activités criminelles.
Les méthodes employées ont elles aussi changé : recrutement d’exécutants à distance, recours aux réseaux sociaux, utilisation de messageries cryptées et commandement depuis l’étranger ou depuis les prisons.
La guerre de 2023 apparaît ainsi moins comme un simple affrontement entre deux bandes de quartier que comme une étape dans la transformation du narcobanditisme français.
« Tic », l’autre protagoniste de Phuket, arrêté en Algérie
Trois ans et demi après l’altercation de Phuket, le dossier connaît un nouveau rebondissement.
Mehdi Abdelatif Laribi, dit « Tic », présenté par les enquêteurs comme l’un des fondateurs de la DZ Mafia, a été interpellé en Algérie le 20 juillet 2026 en exécution d’un mandat d’arrêt français.
Cette arrestation s’inscrit dans le cadre de l’enquête baptisée « Octopus », consacrée à la DZ Mafia et qui a déjà conduit à de nombreuses mises en examen.
La situation judiciaire de Laribi reste toutefois complexe : franco-algérien, il ne peut en principe être extradé par Alger s’il possède la nationalité algérienne. Son interpellation constitue néanmoins un signe de reprise de la coopération judiciaire entre la France et l’Algérie.
Ironie de l’histoire : l’homme qui se trouvait face à Félix Bingui lors de cette fameuse nuit de Phuket en février 2023 est désormais, lui aussi, rattrapé par la justice.
Phuket, détonateur plutôt que cause unique
Présenter une simple histoire de glaçon comme la cause de dizaines de morts serait cependant réducteur. Lorsque Félix Bingui et Mehdi Laribi se croisent à Phuket en février 2023, la guerre économique pour les points de deal marseillais couve déjà depuis plusieurs mois.
La Thaïlande n’a donc pas créé cette rivalité. Mais, selon les enquêteurs, l’incident de Phuket a contribué à cristalliser un conflit déjà mûr et à faire basculer une lutte pour le contrôle des points de deal dans une vendetta d’une violence exceptionnelle.
Un épisode survenu dans une boîte de nuit d’une île touristique thaïlandaise s’est ainsi retrouvé au cœur de l’une des pages les plus sanglantes de l’histoire récente du crime organisé marseillais.
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Une belle analyse globale des deux clans et de la situation actuelle.
Comme je disais précédemment.
L’altercation a Phuket n’est à mon avis qu’un petit epidode ponctuel dans cette affaire complexe.