
Le gouvernement d’Anutin Charnvirakul se prépare à une nouvelle bataille au Parlement. Le People’s Party, principale force d’opposition, annonce une motion de censure contre plusieurs ministres et promet de s’attaquer à ce qu’il appelle le « régime bleu ». Derrière cette formule, les accusations vont de l’élection controversée du Sénat à la gestion des inondations, en passant par les « capitaux gris ».
Le calendrier se précise. Natthaphong Ruengpanyawut, chef du People’s Party et de l’opposition à la Chambre des représentants, a confirmé mardi 6 octobre le dépôt prochain d’une motion de censure contre le gouvernement. Le débat devrait avoir lieu en octobre ou, au plus tard, au début du mois de novembre. Plusieurs ministres devraient être visés, mais Natthaphong refuse pour l’instant de dévoiler leurs noms.
L’expression choisie par l’opposition est particulièrement offensive : le « régime bleu ». Le bleu renvoie au Bhumjaithai, le parti du Premier ministre Anutin Charnvirakul. Natthaphong utilise cette formule depuis plusieurs mois pour dénoncer ce qu’il présente comme un système d’influence politique et économique dépassant le seul gouvernement et s’étendant notamment au Sénat et aux organismes indépendants chargés de contrôler le pouvoir. Bhumjaithai et plusieurs sénateurs ont contesté cette lecture.
Le Sénat au cœur de l’offensive
L’un des principaux dossiers concerne l’élection du Sénat de 2024. Contrairement aux députés, les 200 sénateurs n’ont pas été élus directement par la population, mais au terme d’un complexe système de sélection entre candidats répartis en vingt catégories professionnelles et sociales.
L’affaire a désormais franchi une étape judiciaire importante. Le 14 septembre, la Commission électorale a décidé de saisir la Cour suprême et d’engager des poursuites pénales contre 77 personnes, dont 26 sénateurs en exercice, pour des irrégularités présumées lors du processus de sélection. La Commission évoque notamment des listes de votes préparées à l’avance, des coordinations entre candidats et de possibles avantages accordés en échange de suffrages.
Mais cette décision n’a pas refermé le dossier politique. La Commission électorale a parallèlement écarté les poursuites concernant l’implication présumée de responsables politiques dans l’organisation du système. Les principales figures du Bhumjaithai qui avaient été citées au cours de l’enquête n’ont donc pas été renvoyées devant la Cour suprême.
C’est précisément sur ce terrain que Natthaphong entend porter son offensive contre ce qu’il appelle le « régime bleu ». Pour le chef de l’opposition, l’affaire dépasse les irrégularités présumées commises par certains candidats : elle pose la question de l’influence politique exercée sur le Sénat et, à travers lui, sur les institutions indépendantes chargées de contrôler le pouvoir.
Les inondations entrent dans le débat politique
L’opposition compte également attaquer le gouvernement sur un sujet beaucoup plus immédiat : les récentes inondations.
Natthaphong reproche notamment à Anutin Charnvirakul de ne pas être venu à la Chambre écouter les députés exposer les difficultés rencontrées dans les provinces sinistrées. Il considère cette absence comme une question de responsabilité du Premier ministre et critique plus largement la coordination de la réponse gouvernementale.
Le gouvernement rejette ces critiques. Bhumjaithai souligne que plusieurs ministres ont participé aux débats parlementaires consacrés aux inondations et assure qu’Anutin suit directement la gestion de la crise.
Autre dossier annoncé : les « capitaux gris », ou thun thao en thaï. L’expression désigne communément des réseaux d’affaires évoluant à la frontière entre activités légales, influences politiques et activités illicites. L’opposition entend interroger d’éventuelles connexions entre ces intérêts et le pouvoir.
L’ombre du 6 octobre 1976
Le lieu et la date choisis par Natthaphong pour préciser cette offensive donnent à ses déclarations une dimension particulière. Il s’exprimait à l’université Thammasat, sur le campus de Tha Phra Chan, à l’occasion du 50e anniversaire du massacre du 6 octobre 1976.
Ce jour-là, dans un climat de violente mobilisation anticommuniste, les forces de sécurité, épaulées par des groupes paramilitaires ultranationalistes et royalistes, avaient attaqué les étudiants rassemblés à Thammasat. La répression reste l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire politique contemporaine du royaume.
Pour Natthaphong, cette commémoration ne doit cependant pas seulement regarder vers le passé. Il insiste sur l’impunité dont ont bénéficié les responsables des violences et estime que la meilleure manière d’entretenir la mémoire du 6 octobre consiste à empêcher que l’État puisse à nouveau porter atteinte aux droits et aux libertés sans avoir à en répondre.
C’est dans cette perspective qu’il défend la poursuite de la réforme constitutionnelle. Il rappelle que plus de 21 millions d’électeurs se sont prononcés lors du référendum en faveur de l’ouverture de ce processus et réclame des mécanismes de contrôle plus solides face au pouvoir politique.
Le chef de l’opposition établit ainsi un lien entre l’autoritarisme d’hier et ce qu’il décrit comme sa transformation contemporaine. Selon lui, le recours à la force militaire aurait en partie laissé place au contrôle des institutions et à l’utilisation du droit dans les affrontements politiques, sur fond de règles héritées de la Constitution de 2017. Il présente son « régime bleu » comme l’une des manifestations de cette évolution.
La prochaine motion de censure s’annonce donc comme davantage qu’un débat sur le bilan du gouvernement. Le People’s Party veut en faire le procès politique d’un système qu’il qualifie de « régime bleu ». Reste désormais à savoir quels ministres seront directement visés et surtout quels éléments l’opposition apportera devant le Parlement pour étayer ses accusations.
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