
Le 13 octobre 2026 marque le dixième anniversaire de la disparition du roi Bhumibol Adulyadej. Pendant son règne, le jaune est devenu l’un des symboles les plus visibles de l’attachement des Thaïlandais à leur souverain. En juin 2006, lors des célébrations de ses soixante années sur le trône, Bangkok s’était transformée en une immense marée jaune. Mais derrière cette couleur se cache une tradition astrologique ancienne, à laquelle les crises politiques ont progressivement donné une autre signification. Retour sur une histoire que Gavroche avait racontée au moment du jubilé royal.
En juin 2006, Bangkok ne ressemblait à aucune autre capitale. Des centaines de milliers de Thaïlandais, vêtus de jaune, convergeaient vers le Grand Palais pour célébrer les soixante années de règne de Bhumibol Adulyadej, Rama IX.
Chemises, polos, drapeaux, rubans : la couleur s’affichait partout. Dans les rues, les administrations, les commerces et jusque dans les transports publics, elle témoignait de l’exceptionnelle popularité du souverain.
Gavroche avait consacré son numéro de juin 2006 à cet événement historique, sous le titre « Soixante ans de règne : La Thaïlande fête son Roi éternel ». Notre magazine décrivait notamment les grandes cérémonies organisées à Bangkok et l’ampleur de la mobilisation populaire.
Mais pourquoi le jaune ? Et comment une couleur associée à la naissance d’un roi est-elle devenue, au fil des années, un symbole à la fois monarchique et politique ?
Une couleur héritée de l’astrologie thaïlandaise
Pour comprendre cette tradition, il faut remonter au 5 décembre 1927, jour de naissance de Bhumibol Adulyadej, à Cambridge, aux États-Unis. Ce jour-là était un lundi. Or, dans la tradition astrologique thaïlandaise, chaque jour de la semaine correspond à une couleur particulière, héritage de représentations hindoues et bouddhiques profondément intégrées à la culture du royaume.
Le lundi est associé au jaune. Le mardi au rose, le mercredi au vert, le jeudi à l’orange, le vendredi au bleu, le samedi au violet et le dimanche au rouge. Cette correspondance ne relève pas d’une simple convention vestimentaire. Elle accompagne certaines croyances astrologiques, les célébrations religieuses et les usages de la cour royale.
Le jaune est ainsi devenu la couleur de naissance de Rama IX, tandis que le bleu était associé à la reine Sirikit, née un vendredi 12 août 1932. Porter du jaune permettait donc d’exprimer son respect pour le souverain, particulièrement le lundi et lors des grandes cérémonies royales.
Cette tradition existait bien avant le jubilé de 2006. Mais les célébrations de cette année-là allaient lui donner une visibilité sans précédent.
Juin 2006, la Thaïlande devient jaune
Le 9 juin 2006, Rama IX célèbre le soixantième anniversaire de son accession au trône. Pour l’occasion, Bangkok accueille des représentants de familles royales venus du monde entier.
La population se mobilise à une échelle exceptionnelle. Les Thaïlandais achètent des polos et des tee-shirts jaunes, souvent ornés de l’emblème officiel du jubilé ou de messages exprimant leur affection pour le roi. La demande devient si forte que certains commerçants augmentent leurs prix et que les autorités envisagent des mesures pour limiter les abus.
Les images des célébrations montrent des avenues entières couvertes de jaune. Devant le palais royal, la foule attend pendant des heures pour apercevoir le souverain.
Dans son dossier de juin 2006, Gavroche revient sur ces cérémonies et sur la ferveur populaire qui accompagne l’événement. Le jubilé apparaît alors comme un moment d’unité nationale, à une période pourtant marquée par de profondes tensions politiques. Car derrière les rassemblements royaux, un autre mouvement utilise déjà la même couleur.
Quand le jaune entre dans la bataille politique
Depuis 2005, l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD), mouvement opposé au Premier ministre Thaksin Shinawatra, organise des manifestations à Bangkok. Ses partisans choisissent progressivement le jaune comme signe de ralliement, en référence à la couleur associée au roi Bhumibol.
Le mouvement, animé notamment par l’homme d’affaires et patron de presse Sondhi Limthongkul, rassemble des groupes royalistes, des organisations de la société civile et des adversaires du gouvernement. Les manifestants accusent Thaksin de corruption et de menacer certaines institutions du royaume. Ils affirment défendre la monarchie et réclament le départ du Premier ministre.
Le jaune acquiert alors une deuxième signification. Il ne symbolise plus seulement le respect pour le souverain : dans les manifestations, il devient aussi un marqueur d’appartenance à un camp politique. Cette évolution se poursuit après le coup d’État militaire du 19 septembre 2006, qui renverse Thaksin Shinawatra.
En 2008, les manifestations de l’Alliance du peuple pour la démocratie, dont les participants sont désormais largement connus sous le nom de « Chemises jaunes », contribuent à une nouvelle crise politique majeure. Face à eux, les partisans de Thaksin se regroupent progressivement sous la bannière des « Chemises rouges ».
La Thaïlande entre dans une période de polarisation où les couleurs deviennent de véritables signes d’identification politique.
Il serait toutefois trompeur de confondre tous les Thaïlandais portant du jaune avec les militants du PAD. Beaucoup continuent simplement à manifester leur attachement au souverain, indépendamment des partis ou des mouvements politiques. La même couleur peut donc exprimer des sentiments très différents selon le contexte dans lequel elle apparaît.
Une tradition qui dépasse Rama IX
Le jaune ne disparaît pas avec la mort de Bhumibol Adulyadej, le 13 octobre 2016. La tradition des couleurs associées aux jours de naissance continue d’occuper une place dans les cérémonies royales et dans la vie quotidienne thaïlandaise.
Le roi Maha Vajiralongkorn, Rama X, est né le 28 juillet 1952, également un lundi. Sa couleur de naissance est donc aussi le jaune, ce qui contribue à maintenir sa présence dans les célébrations de la monarchie actuelle.
Cette continuité rappelle que le jaune n’appartient pas exclusivement à Rama IX. Il s’inscrit dans un ensemble de traditions plus anciennes qui associent astrologie, royauté et culture populaire.
La couleur conserve néanmoins une signification particulière dans la mémoire de nombreux Thaïlandais qui ont vécu les célébrations de 2006. Cette année-là, le jaune avait dépassé les codes vestimentaires pour devenir l’un des éléments les plus visibles d’un événement national.
Le souvenir d’une marée jaune
Dix ans après la disparition de Rama IX, les photographies du jubilé de juin 2006 conservent une force singulière. Elles montrent un pays rassemblé autour d’un souverain qui incarnait, pour une grande partie de la population, la stabilité au milieu des bouleversements politiques.
Mais elles racontent aussi une période charnière de l’histoire contemporaine thaïlandaise, lorsque les symboles monarchiques commençaient à occuper une place croissante dans les affrontements politiques.
À travers son histoire se dessine ainsi une partie du parcours de Rama IX et des transformations de la société thaïlandaise pendant les dernières décennies de son règne.









