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  • Home Accueil BIRMANIE – DÉFENSE : Le budget birman, taillé pour faire la guerre

    BIRMANIE – DÉFENSE : Le budget birman, taillé pour faire la guerre

    Date de publication : 26/04/2023
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    Notre ami François Guilbert suit toujours de près l’évolution de la Birmanie. Un examen du projet de budget national montre la détermination des Généraux birmans à tout faire pour conserver le pouvoir.

     

    Le ministère du Plan et des Finances a publié la loi de finances pour la nouvelle année fiscale s’étendant du 1er avril 2023 au 31 mars 2024. Si les dépenses à engager sont en valeur courante quasi semblables à celles qui ont été réalisées l’année dernière (- 0,8 %), les chapitres sectoriels du budget de l’État connaissent, pour certains d’entre eux, des évolutions significatives. Tendanciellement d’abord, seul un quart des départements ministériels se voit promettre une allocation supérieure à l’année écoulée. Sans surprise, celui qui connaît la plus forte progression est le ministère de la Défense. En glissement annuel, son autorisation d’engagement est en progression de 36 %. Cette évolution est très conséquente mais le chiffre avancé est probablement trompeur car plusieurs ministères qui voient également leurs ressources progressées concourent, eux aussi, directement à l’appareil de sécurité (ex. Transport & Communication, Immigration & Population). C’est dire combien la Birmanie vit chaque jour un peu plus dans la guerre.

     

    Tableau n°1 : Les 8 ministères aux budgets croissant

     

    Ministère

    2023 – 2024 / 2022 – 2023

    Défense

    + 36 %

    Industrie

    + 23,3 %

    Affaires ethniques

    + 15,6 %

    Transport & Communication 

    + 14 %

    Coopératives et développement rural

    + 5,4 %

    Immigration & Population

    + 5, 2 %

    Hôtellerie & Tourisme 

    + 1,7 %

    Travail

    + 0,2 %

     

    A contrario, de la hausse du ministère des Affaires ethniques, il ne faudrait pas tirer la conclusion hâtive d’une junte dorénavant attentive au sort des minorités car cette administration demeure la plus mal dotée de l’État avec pour l’année en cours avec 0,01 % de ses engagements. Non, il ne fait aucun doute que le Conseil d’administration de l’État (SAC) a décidé de privilégier plus que tout son appareil guerrier. Dorénavant, la Défense représente près d’un tiers des sommes allouées aux ministères birmans.

     

    Tableau n°2 : Part de la défense dans les allocations faites aux ministères

     

    Oct. 2020 – Sept. 2021

    Oct. 2021 – Mars 2022

    Avril 2022 – Mars 2023 

    Avril 2023 – Mars 2024

    18,6 %

    21 %

    23 %

    31 %

     

    Un tiers des dépenses de l’État

     

    Autrement dit, la part réservée à la Tatmadaw est passée du gouvernement civil de Daw Aung San Suu Kyi d’un peu moins d’un cinquième à près d’un tiers aujourd’hui. Ce dernier seuil pourrait d’ailleurs être dépassé dans l’année car en 2022 – 2023 un collectif budgétaire a rehaussé le budget « défense » de 12 %. En attendant un ajustement en cours d’exercice, en valeur courante, c’est à une hausse de + 65 % à laquelle nous avons assisté en trois exercices budgétaires menés sous l’autorité du général Min Aung Hlaing ; les militaires ayant décidé de remettre en cause le choix des autorités civiles d’établir l’année budgétaire du 1er octobre au 30 septembre.

     

    La progression du budget des forces armées est d’autant plus spectaculaire que l’ensemble des ministères ont vu baisser leur total de dépenses de 1,6 % de 2020 à 2023. Cependant, cette envolée a un prix. En effet, elle est partiellement financée à crédit. La lecture détaillée de la loi de finances nous apprend que le ministère de la Défense bénéficiera, cette année, d’un prêt à hauteur de 11,2 % de ses dépenses. Les documents rendus publics ne disent pas d’où vient cet argent. Et les autorités se sont bien garder d’apporter le moindre éclairage sur ce point. Il serait pourtant intéressant de savoir si cet encours provient d’un État tiers ; la Russie, par exemple, qui est une pourvoyeuse importante en matière d’armement et à flux continus. Dans cette zone d’ombre, les conditions de ce prêt sont évidemment toutes aussi mystérieuses. Mais la somme annoncée est rondelette : 20,4 % des recettes ministérielles. Elle constitue même le deuxième apport d’un ministère aux finances publiques, après celui du Plan et des Finances. On notera qu’il est même supérieur aux recettes douanières attendues pour l’année et trois fois plus élevés que les recettes d’un ministère comme celui de l’Énergie et de l’électricité.

     

    Moins de dépenses sociales

     

    Si l’État se dote d’un budget guerrier, il le fait au détriment de ses dépenses sociales. Par rapport à l’année écoulée, les dépenses des ministères des Affaires sociales, de l’Agriculture, de l’Éducation et de la Santé continuent de se contracter (-14% ; -7 % ; -3 % ; – 6 %). La tendance s’est installée durablement dans le temps. Le déclin se confirme année budgétaire après année budgétaire depuis l’éviction de la Ligue nationale pour la démocratie du pouvoir. Si on s’arrête un instant sur ces domaines d’action, on constate que par rapport au dernier exercice conduit pour partie par le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, la chute est vertigineuse (-49,1 % ; -19,3 % ; -16,1 % ; -40,7 %). L’effondrement est en valeur courante alors que l’inflation galope, la monnaie se dévalue et les besoins croissent. Dans le cas du ministère des Affaires sociales, on peut parler d’un véritable désastre. Cette administration a perdu en un peu plus de deux ans près de la moitié de sa dotation. Elle est pourtant en charge des secours et de la réinstallation des personnes déplacées. Plus que d’autres corps de l’État, elle est confrontée à l’ampleur des drames humains qu’entraîne la multiplication des conflits armés. Or ceux-ci atteignent des sommets. Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays dépasse désormais le seuil de 1,8 million de personnes. Être piloté par une personnalité politique civile ralliée de la première heure au SAC comme Mme Thet Thet Khine ne prémunit manifestement en rien de coupes budgétaires considérables et répétées. Un non-dit bien sûr mais que les évolutions des lois de finances mettent en évidence. La défense est « LA » priorité budgétaire numéro 1, pour ne pas dire l’unique. La dotation du ministère des forces armées est tout simplement équivalente à celles de plus de dix départements ministériels dont les Affaires sociales, l’Agriculture, la Construction, l’Éducation, l’Électricité et l’énergie, l’Industrie, la Jeunesse et les sports, la Santé, les Sciences et techniques et le Travail. Parmi les sacrifiés en dépit ce qu’affirme urbi et orbi la junte, l’éducation et la santé. Ces deux secteurs cumulés ne représentent plus que 9 % des dépenses totales de l’État. L’inversion des priorités est telle qu’aujourd’hui éducation et santé constituent 57,8 % du budget de la défense alors que les deux domaines représentaient 136,8 % des allocations à l’armée en 2020 – 2021. Il ne fait aucun doute que les priorités du SAC sont orthogonales à celles qui avaient été arrêtées par Daw Aung San Suu Kyi et le président U Win Myint.

     

    Tableau n°3 : Part de ministères dans les allocations faites aux administrations d’État

     

    Ministères

    2020 – 2021

    2021 – 2022

    2022 – 2023

    2023 – 2024

    Affaires sociales

    0,9 %

    0,6 %

    0,5 %

    0,4 %

    Agriculture

    5,3 %

    4,7 %

    4,6 %

    4,5 %

    Education

    15,6 %

    15,6 %

    15 %

    13,3 %

    Santé

    7,8 %

    6,4 %

    5,3 %

    4,7 %

     

    Ces chiffres montrent d’ailleurs qu’en matière économique et sociale les priorités du SAC ne sont pas celles qu’il énonce au fil des discours de ses dirigeants. Pour gérer cette contradiction, il s’en remet pour partie à ses organes de propagande. C’est ainsi que le ministère de l’Information verra ses moyens augmenter de 28 % cette année et même dépasser le budget prévisionnel du ministère des Affaires sociales, des secours et de la réinstallation des personnes déplacées. Pas sûr que ces efforts de communication suffiront à convaincre le peuple birman du bienfondé des priorités du SAC. Il n’en a d’ailleurs probablement cure, son objectif central du moment étant, une fois encore, d’écraser militairement ses oppositions. Un temps de la guerre qui diffère les élections générales promises par le général Min Aung Hlaing depuis des mois. Celles-ci apparaissent d’autant plus éloignées que le commandant-en-chef des services de défense s’est bien gardé de les mentionner lors de son discours du Nouvel An bouddhique (17 avril), se contentant de réaffirmer que « la paix et la stabilité sont essentiels à la démocratie ». Preuve s’il en fallait que les élections sont peu imminentes, la Commission électorale de l’Union voit certes son budget 2023 – 2024 être supérieur de 7,7 % à celui de l’année antérieure mais il est quand même près de la moitié inférieure à celui octroyé en 2020 pour orchestrer les scrutins invalidés in fini par le coup d’État militaire.

    François Guilbert

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