
Une chronique birmane de François Guilbert
Si le scrutin législatif du 28 décembre a mobilisé bien peu l’attention (inter)nationale, il en a été de même lors de leur phase 2 le 11 janvier. Pourtant, le nombre de circonscriptions invitées à choisir leurs élus étaient approximativement identiques. 100 au lieu de 102 pour la chambre basse (Pyithu Hluttaw), soit les sièges de 37,7 % des députés non désignés constitutionnellement par le commandant-en-chef des services de défense.
Les autorités de Nay Pyi Taw semblent se désintéresser de cette deuxième étape. Cette semaine, elles-mêmes et leurs relais sur les réseaux sociaux se sont montrés bien plus vocales sur les audiences tenues à la Cour internationale de justice de La Haye, consacrées au génocide rohingyas, que sur les résultats électoraux du week-end précédent. C’est si vrai qu’elles ne se sont guère souciées, contrairement au premier tour, de mettre en scène des observateurs étrangers. Aucune personnalité tierce ne semble d’ailleurs avoir fait cette fois-ci le voyage. Seuls quelques diplomates de pays « amis » et de l’ASEAN se sont prêtés au jeu, mais en toute discrétion.
Les autorités se sont aussi montrées peu disertes sur le taux de participation
Alors que promptement après la première votation, les officiels pro-militaires se sont félicités d’un seuil de participation supérieur à 50 % ; depuis une semaine silence radio sur le sujet. A ce stade, le porte-parole de l’armée se contente de souligner que le régime militaire fait « mieux » que les élections de 1951 – 1952 du temps de la démocratie parlementaire, soit 20 %. Il s’est néanmoins bien gardé d’annoncer de nouveaux chiffres.
Les multiples pressions exercées sur les citoyens jusqu’au jour des scrutins n’ont pas changé la donne. Ils ne se précipitent pas aux urnes, en particulier les plus jeunes. Par conséquent, le porte-parole des généraux putschistes de février 2021 a dû adapter sa communication. Bien plus qu’après le premier tour, la propagande vise aujourd’hui à expliquer la faible mobilisation par les actions « terroristes disruptives » menées par les ennemis de la nation dans les États et les régions (ex. Bago, Kayah, Magway, Sagaing, Tanintharyi).
Il s’agissait selon le général Zaw Min Tun de provoquer la panique du public en recourant à des engins explosifs improvisés, des attaques aériennes de drones, en distribuant des lettres de menaces, en diffusant des fausses nouvelles, notamment via des médias de ressortissants partis en exil à l’étranger. Ils se sont répétés le 11 janvier, peut être avec un peu plus d’intensité que précédemment, mais ils ne constituent pas la seule raison à la désaffection massive des bureaux votes. La répression et les manipulations électorales du régime y sont pour l’essentiel.
Les mêmes errements qu’au premier tour ont été observés
Dans plusieurs bureaux de vote, les votations ont été marquées par des dysfonctionnements des machines électroniques. Des électeurs ont constaté ici et là que les appareils n’imprimaient pas toujours les reçus de confirmation après l’expression de leur choix, ce qui a entraîné des incohérences dans les résultats et la suspension temporaire de scrutins.
Par ailleurs, il a été observé des votes forcés, une forte présence militaire à proximité des bureaux de vote ce qui est contraire à la loi, et des actes d’intimidation. Il a également été rapporté que des administrateurs territoriaux avaient prérempli des bulletins de vote anticipés pour des résidents figurant sur les « liste d’invités » (résidents non-permanents) qui n’avaient jamais voté.
Le vote par anticipation est demeuré tout aussi problématique qu’au premier tour. Plus symptomatique encore, selon le journal d’opposition Irrawaddy dans un des quartiers de Rangoun (Ywama Est), des fonctionnaires nommés par la junte auraient été jusqu’à procéder à des « achats de votes », en distribuant de l’argent liquide avec des bulletins de vote aux résidents avant le deuxième tour. Face à de telles pratiques et afin d’éviter de nouvelles contestations de candidats et/ou partis floués, l’appareil de sécurité a conduit de nouvelles manœuvres coercitives. Les forces de l’ordre ont ainsi perquisitionné le domicile rangounais de Mme Thet Thet Khine, la présidente du Parti des pionniers du peuple (PPP), et l’a brièvement arrêtée ainsi qu’un membre du comité central.
S’il semble avoir été reproché à la femme politique de s’être entretenue en fin d’année dernière avec des diplomates étrangers sans autorisation préalable, une violation de la loi sur les partis politiques, il est vraisemblable que c’est une interview accordée récemment à NP Newsqui a mis le feu aux poudres. Elle y déclarait que la junte a faussé les règles du jeu électoral en soutenant ostensiblement le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP). Une accusation inacceptable pour des putschistes qui se veulent exemplaires en matière de démocratie multipartis.
Sans surprise, l’USDP s’est imposé lors de la deuxième manche des élections générales
Dans tous les parlements du pays, l’USDP fait de « bon résultats ». C’est particulièrement vrai à la chambre basse pour laquelle les résultats sont annoncés avec plus de célérité. L’USDP aurait empoché 86 % des sièges en lice le 11 janvier, soit un tout, tout petit peu moins que quinze jours plus tôt (-1,25%). En pays bamar, le principal parti relais de la Tatmadaw fait plusieurs grand chelem (ex. Ayeyarwady, Bago, Mandalay). Toutefois, il a sous-performé quelque peu dans l’État Môn mais il demeure, de manière générale, en position quasi-hégémonique.
Résultats de l’USDP à la chambre basse (phase 1 et phase 2)
|
Régions & Etats |
Circonscriptions du 28/12 |
Sièges USDP |
Cironscriptions Du 11/01 |
Sièges USDP |
Circonscriptions du 25/01 |
|
Ayeyarwady |
8 |
7 |
9 |
9 |
9 |
|
Bago |
8 |
8 |
12 |
12 |
8 |
|
Chin |
2 |
2 |
0 |
0 |
0 |
|
Kachin |
6 |
6 |
3 |
2 |
5 |
|
Kayah |
2 |
2 |
2 |
? |
0 |
|
Kayin |
3 |
3 |
2 |
? |
2 |
|
Magway |
9 |
8 |
11 |
8 |
0 |
|
Mandalay |
8 |
8 |
9 |
9 |
8 |
|
Môn |
5 |
4 |
5 |
1 |
0 |
|
Nay Pyi Taw |
8 |
8 |
0 |
0 |
0 |
|
Rakhine |
3 |
2 |
0 |
0 |
0 |
|
Rangoun |
12 |
12 |
16 |
15 |
17 |
|
Sagaing |
12 |
7 |
11 |
7 |
2 |
|
Shan |
12 |
8 |
17 |
12 |
9 |
|
Tanintharyi |
4 |
4 |
3 |
? |
3 |
|
Total |
102 |
89 |
100 |
75 |
63 |
Aucun parti national n’a réussi de percée le 11 janvier. Si le Parti de l’unité nationale (NUP), héritier de la formation politique du général Ne Win a fait « aussi bien » qu’au premier tour (2 sièges), le Parti du Tigre blanc (SNDP), lui, n’a pas réussi à en conquérir un deuxième. Au fond, les partis « provinciaux », à l’exception du Parti de l’unité Môn qui passe d’un à cinq élus et devient la deuxième formation politique de Birmanie, ne trouvent toujours pas de places éminentes au Pyithu Hluttaw.
Résultats des partis non-USDP à la chambre basse lors des phases 1 et 2
|
Partis politiques |
Phase 1 : nombre de sièges par Etats et régions |
Phase 2 : nombre de sièges par Etats et régions (résultats partiels sur 86 circonscriptions) |
|
Candidats indépendants |
1 (Rangoun) |
|
|
Parti démocratique de l’État Kachin (KSPP) |
1 (Kachin) |
|
|
Parti national démocratique Danu (DNDP) |
1 (Shan) |
|
|
Parti National Démocratique Karen (KNDP) |
1 (Kayin) |
|
|
Parti national naga (NNP) |
4 (Sagaing) |
|
|
Parti national Pa-O (PNO) |
3 (Shan) |
|
|
Parti de l’unité nationale (NUP) |
2 (Ayeyarwady +Magway) |
2 (Magway) |
|
Parti démocratique des nationalités shans (SNDP) |
1 (Shan) |
|
|
Parti des nationalités rakhines |
1 (Rakhine) |
|
|
Parti de solidarité Shan-Ni |
1 (Shan) |
|
|
Parti de l’unité môn (MUP) |
1 (Môn) |
4 (Môn) |
|
Total |
13 |
10 |
Alors qu’ils ne sont plus pris actuellement en étaux par deux partis dominants, celui d’Aung San Suu Kyi (NLD) et celui de l’armée (USDP), ils ne sont pas plus nombreux qu’autrefois à tirer leurs épingles du jeu pour gagner les rangs de la chambre basse. Ils sont actuellement 11 dont un candidat indépendant à avoir été élus contre 10 en 2015 et 9 en 2020.
La troisième phase du scrutin ne changera pas cette donne puisque près de 75% des sièges qui restent à pourvoir sont en pays bamar. 9 le sont encore dans l’Etat Shan, 5 dans l’Etat Kachin et 2 dans l’Etat Kayin. Autrement dit, avant même le 25 janvier, l’USDP dispose d’ores et déjà de 66% des sièges de la chambre basse soit 35 fois plus de députés que le deuxième parti qui sera représenté dans l’hémicycle. Avec de tels résultats : difficile de parler d’élections « compétitives » en 2025 – 2026 en Birmanie !
François Guilbert
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