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BIRMANIE – POLITIQUE: Comprendre les élections législatives birmanes et leurs enjeux

Journaliste : Francois Guilbert
La source : Gavroche
Date de publication : 09/11/2020
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Nous republions ici, en une seule version longue, l’analyse très documentée de François Guilbert sur les élections législatives birmanes de ce dimanche 8 novembre. Une mine d’informations. A lire, à imprimer, à conserver.

 

Une analyse de François Guilbert

 

Le 8 novembre, 37 millions d’électeurs birmans auront à désigner pour 5 ans leurs parlementaires de la Chambre basse (Pyithu Hluttaw) et de la Chambre Haute (Amyotha Hluttaw) de l’Union, leurs élus des parlements des États et régions et les 29 ministres des affaires ethniques. Autrement dit, chaque suffragant aura à déposer le Jour J un bulletin dans 3 ou 4 urnes. Dans plus de 41 000 bureaux de vote, les électeurs devront passer pas moins de 7 minutes pour exercer leurs droits de citoyens. Pas si simple alors que 92 formations politiques se présentent à l’échelle nationale ou locale et en ces temps de COVID-19 qui ont transformé un grand nombre d’écoles en centres de quarantaine !

 

La COVID-19 donne un nouveau sens aux élections générales

 

Sur le plan sanitaire, le 22 octobre, la Birmanie a enregistré son millième mort du coronavirus et le 29 sont 50 000ème cas. Un bilan victimaire qui a vocation à s’alourdir plus encore, puisque la pandémie continue de se propager rapidement, aussi bien au sein de la région de Rangoun, son principal foyer, que dans le reste du pays. Selon toute vraisemblance, la diffusion infectieuse n’aura pas atteint son pic à l’heure de la consultation électorale nationale. Il faudra donc compter avec les risques sanitaires. Ils pèseront sur les électeurs et les responsables des bureaux de vote, comme ils ont été une contrainte permanente pendant la campagne électorale et une source de beaucoup de fausses nouvelles sur les réseaux sociaux. Maintenant, reste à savoir si l’anxiété sanitaire qui s’est installée en profondeur dans la société, notamment urbaine, aura pour conséquence un fort taux d’abstention ! Pas si sûr. Selon des enquêtes de terrain, il apparaît que plus on s’approche du Jour J, plus les citoyens birmans estiment qu’ils pourront se rendre aux urnes, si les précautions sanitaires de base sont bien évidemment établies dans les bureaux de vote. Apparemment, à ce stade, seuls 3 % des électeurs auraient décidé définitivement de ne pas aller voter de peur de la COVID-19.

 

Processus électoral bouleversé

 

En attendant de pouvoir mesurer le taux de participation du Jour J, depuis l’apparition des premiers cas de contamination le 23 mars 2020, force est de constater que la COVID-19 a bouleversé le processus électoral voire le sens à donner au scrutin. Certes, la consultation qui se tiendra la semaine prochaine sera la première orchestrée par un gouvernement civil depuis 1956 mais sa signification politique a pris une tournure nouvelle, du fait du caractère durable des contraintes sanitaires, économiques et logistiques posées par la pandémie. En auréolant de son atmosphère la campagne, le coronavirus a mis en exergue l’action et la personne de la Conseillère pour l’État. Il a dévalué en proportion les discours des oppositions sur une nécessaire unité de la Nation autour de l’armée ou la plus grande autonomie à accorder aux États dans le cadre d’une fédéralisation croissante de l’Union.

 

La consultation électorale de novembre 2020 ne sera donc pas tant l’occasion de solder le bilan de cinq années de pouvoir de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) que de juger de l’habilité du gouvernement civil de Daw Aung San Suu Kyi à faire face aux situations les plus critiques. Pour les Birmans, le gouvernement et sa cheffe ont fait jusqu’ici efficacement front non seulement aux critiques internationales sur la gestion des violences de masse de 2016-2017 (Cour internationale de justice, Nations unies, Union européenne) mais aussi lors d’une crise sanitaire mondiale sans précédent. La gestion de la COVID-19, omniprésente dans les médias depuis la mi-février, a souligné le rôle central de Daw Suu et son leadership. Elle lui a permis de (re)créer un lien plus personnel avec ses concitoyens. Sa communication numérique, quasi-quotidienne, au travers de ses comptes Facebook ouverts en mai et juillet a été l’instrument de ce dialogue par-dessus les institutions.

 

Pas de critiques de masse

 

Bien que du 8 septembre, date du début de la campagne officielle, au 29 octobre le nombre de cas ait progressé de 3 030,6 % et celui des décès de 14 887,5 %, les autorités civiles en charge de la crise n’ont pas fait l’objet de vindictes de l’opinion publique. Les mesures adoptées n’ont pas suscité de critiques de masse. La gestion politico-médicale est même plutôt louée, y compris par la communauté internationale. Le gouvernement civil a réussi à se passer, pour l’essentiel, des concours hospitaliers de l’armée. S’il n’en avait pas été ainsi, alors les relais partisans de la Tatmadaw, et ils sont encore nombreux, n’auraient pas manqué d’instrumentaliser cette situation à des fins électorales immédiates. Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que moins d’un tiers des partis engagés dans la bataille électorale ait demandé le report du scrutin du 8 novembre.

 

Aucun front contre la tenue des élections aux dates arrêtées ne s’est constitué. Les plus rétifs ont fait savoir leur hostilité dans un ordre dispersé. Le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP), relais historique de l’armée, et ses 22 alliés se sont régulièrement exprimés en ce sens ainsi que le Parti démocrate pour une nouvelle société ou encore le Parti des pionniers du peuple mais sans jamais faire connaître un calendrier et des modalités de report préférées. Le Parti populaire de l’une des figures emblématiques du mouvement étudiant du 8 août 1988, U Ko Ko Gyi, a lui recherché une approche plus inclusive en demandant à la Commission nationale électorale (UEC) d’organiser une consultation avec les partis concourant au scrutin et les organisations de la société civile souhaitant l’observer. Une proposition restée sans réponse et qui le demeurera. Dorénavant, il ne fait aucun doute que le scrutin se déroulera bien en temps et en heure ainsi qu’à la même date que son devancier de 2015.

 

Reporter les élections législatives du 8 novembre pour cause de pandémie n’eut pas été si simple. Tout au plus constitutionnellement, il eut été possible de décaler le scrutin de deux mois. Au-delà, le pays entrera immanquablement dans une ère juridique incertaine, ouvrant peut-être même la voie à un retour des militaires sur le devant de la scène. Or rien ne dit que d’ici le début de l’année 2021, la Birmanie ne sera dans une situation sanitaire et clinique meilleure qu’aujourd’hui. Devant cette incertitude, Daw Aung San Suu Kyi a placé sur le même plan le maintien du scrutin aux dates fixées et la lutte contre la pandémie. En évoquant la disponibilité d’un vaccin dans les mois qui viennent, la présidente de la NLD semble convaincue que la pandémie poursuivra sa diffusion ondulatoire, avec ses hauts et ses bas, mais qu’il convient, avant tout, d’avoir des institutions légitimes aussi vite que possible pour gérer les conséquences économiques et sociales immenses de la pandémie, et toutes autres réformes indispensables.

 

Une élection – plébiscite ?

 

Dans la pratique, l’élection 2020 n’est pas une confrontation programmatique entre plusieurs formations politiques. Elle n’est pas non plus, comme en 2015, un simple face-à-face « USDP – NLD », « pro-militaires – pro-démocrates ». La COVID-19 en a fait un sondage appelé à jauger la profondeur de l’engagement, de l’attachement et de la confiance des citoyens à l’égard de la personne de Daw Aung San Suu Kyi. Ce schéma est très perturbant pour les rivaux électoraux de La Dame. En effet, le lien noué entre le peuple birman et sa dirigeante s’est forgé depuis l’été 1988, bien plus dans le sang répandu par la répression militaire pendant plus de vingt ans que par l’exercice du pouvoir durant tout juste quatre ans et demi. Cette relation nourrie pendant des décennies de lutte explique, encore aujourd’hui, la grande popularité de Daw Suu à l’échelle nationale.

 

79% des birmans font confiance à Aung San Suu Kyi

 

Selon un sondage récent de l’ONG birmane PACE : 79 % des Birmans lui font confiance, 9 points de plus qu’il y a un an. En ce sens, les attaques ad personam dont elle continue de faire l’objet de la part de ses opposants ; soulignant qu’elle fut l’épouse d’un anglais, qu’elle serait la protectrice des musulmans et que son parti saperait la religion bouddhiste, ne pèseront qu’à la marge le Jour J. Il est d’ailleurs à relever qu’au registre des invectives, les termes employés n’ont guère changé depuis une décennie. Il semble néanmoins que lors de cette campagne les discours de haine aient été moins nombreux qu’en 2015. Ils contextualisent les infox alors qu’il y a cinq ans les fausses nouvelles étaient prétextes à exposer les haines.

 

Ainsi, a-t-on pu lire dans des messages Facebook que la NLD comptait pour les élections de 2020 une centaine de candidats musulmans, prêts à détruire la place du bouddhisme dans la société ou encore que l’un des 2 candidats musulmans investis par le parti majoritaire, U Sithu Maung, voudrait imposer l’enseignement de la langue arabe dans les programmes scolaires. Ces mélanges explosifs de diatribes et de fausses nouvelles stigmatisent plusieurs catégories de populations, les Rohingyas mais aussi ostensiblement les Chinois dans nombre d’États et de régions.

 

Ce type d’accusation ethnicisée a visé le président de la République U Win Myint, prétendument chinois, ou encore les candidats d’ethnies Kokang, accusés d’être des étrangers ([1]). Somme toute, la campagne 2020 laisse apparaître, dans les propos employés, une confrontation plus feutrée que la précédente. Néanmoins, certaines oppositions verbales se sont traduites en affrontements physiques, principalement entre supporters de l’USDP et de la NLD. Les anicroches aux plus larges échos se sont tenues plus en périphéries rurales qu’en milieux urbains. Il est vrai que l’emprise de la NLD dans les plus grandes villes est très visible.

 

Les rivalités se sont exprimées de manière exacerbée par des jets de pierres sur les supporters rivaux, des destructions de matériel électoral ou encore par des interdictions d’accès à certains villages. Elles ont néanmoins causé la mort d’au moins un homme, le 22 octobre dans la région de Sagaing. Fait nouveau dans les joutes politiciennes violentes, le groupe insurgé rakhine de l’Arakan Army (AA) a lui décidé de prendre des otages parmi les candidats et les élus. Une stratégie radicalement différente de celle d’autres groupes ethniques armés.

 

A l’est du pays, l’Union nationale karen (KNU) a appelé les karens à faire le choix d’un parti représentatif de leur ethnie. Au nord, l’Organisation pour l’indépendance Kachin (KIO) s’est tenue à distance d’un scrutin fondé en droit sur une loi fondamentale inacceptable en l’état. Le kidnapping du 14 octobre de trois candidats de la NLD, revendiqué très officiellement par l’AA, est révélateur de modes opératoires où les civils sont ostensiblement des cibles. Il traduit l’ampleur de la dégradation de la situation sécuritaire dans une large partie de l’État Rakhine et une approche insurrectionnelle ne faisant pas de distinguo entre la Tatmadaw et le gouvernement civil, considérant dorénavant tout Rakhine en lien avec les autorités légales comme un traitre au mouvement révolutionnaire et à son groupe ethnique d’origine. L’AA est le seul groupe armé à avoir fait de la campagne électorale 2020 une vitrine de son action. La plupart des autres (ex. Talaung, Wa) se sont contentés d’empêcher la mobilisation partisane sur les territoires qu’ils contrôlent.

 

Pour de vraisemblables raisons de sécurité ou d’absence de présence de l’État dans certaines régions, le 16 octobre la Commission des élections de l’Union a annulé ou reporté le scrutin du 8 novembre dans 15 townships de l’État Rakhine (9) et de l’État Shan (6). Cette mesure énoncée, sans explications officielles et la moindre concertation avec les partis politiques qui pouvaient être intéressés, a concerné également 582 quartiers ou villages dans 5 États (Kachin, Kayin, Mon, Rakhine, Shan) et la région de Bago. Elle a été ajustée le 27 octobre par le retrait de la liste antérieure de 7 villages du township de Kyaukpyu dans l’État Rakhine et 3 villages des townships de Kunlong, Lashio et Muse dans l’État Shan. A l’inverse, sous la pression de l’incompréhension d’avoir vu le township de Paletwa (État Chin) exempte de tout lieu sans élection, alors que des affrontements sanglants avec l’AA s’y déroulent régulièrement, l’UEC a précisé dans son deuxième train d’annonces que 94 villages ne connaîtront pas dans l’immédiat de scrutins, soit la quasi-totalité du canton.

 

Une commission pleinement indépendante ?

 

La communication malhabile de la commission électorale de l’Union, son absence de relations confiantes et régulières avec les formations politiques en compétition ont accentué le sentiment ancien que l’UEC est aux ordres, et sert les intérêts de la majorité sortante. Dans plusieurs plateformes partisanes, faire de l’UEC une commission pleinement indépendante a été présenté comme un objectif politique urgent, les plus vocaux sur ce point, ironie de l’Histoire, ont été les leaders de l’USDP. Le sentiment d’opacité des décisions de l’UEC a été accentué par le porte-parole de l’armée qui a déclaré que les décisions d’annulation et de report n’étaient pas celles préconisées par l’appareil de sécurité, alors que c’est bien le système des ministères de forces (Défense, Frontières, Intérieur) qui guide administrativement, et très officiellement, les recommandations de l’UEC. Autre sujet ayant nourri la défiance à l’endroit de la commission, son arrêt de dé-enregistrement d’un parti politique en pleine campagne électorale. Certes, sa représentativité était faible, ses chances de succès improbables, ses ressources suspectées d’être liées à des intérêts criminels ou étrangers mais la dissolution du Parti démocratique uni (UDP) ne pouvait guère passer inaperçue.

 

Ses candidats étaient inscrits dans 93 % des circonscriptions nationales. Ils représentaient, rien de moins, que 16 % de tous les prétendants à un siège parlementaire. Compte tenu de la décision tardive de l’UEC, il y a à craindre maintenant que les 1 131 candidats de l’UDP ne suscitent bien des débats lors du dépouillement des bulletins de vote et augmentent sensiblement les risques de contentieux post-électoraux et la proportion du nombre de bulletins invalidés. Toutefois, cette péripétie n’est pas majeure pour la légitimité du scrutin et ses résultats. Elle n’aura pas d’effets de long terme, à contrario des annulations de scrutin dans les townships. 22 sièges ne seront pas pourvus au parlement national (Amyotha Hluttaw : 7 ; Pyithu Hluttaw : 15), soit 4,6 % de ses élus.

 

A l’échelle de l’État Rakhine, sans oublier les dizaines de milliers de Rohingyas qui ne pourront s’exprimer faute de papiers d’identité, c’est près de 60 % des personnes inscrites sur les listes électorales qui seront exclues de facto du vote. Une situation qui dénaturera le parlement régional puisque concrètement 42 % des sièges seront déclarés vacants. Une situation qui pourrait bien faire des députés-militaires le premier groupe parlementaire de l’État. Une réalité totalement nouvelle, dans une région où la guerre civile est la plus intense et la plus meurtrière de tout l’espace birman. Mais, ni la dégradation dans l’ouest du pays, ni les avancées de la COVID-19 ne vont arrêter le processus électoral. A aucun moment depuis l’établissement du calendrier électoral fin juin, il semble que les autorités aient hésité à remettre en cause l’échéance proclamée.

 

Vote par anticipation

 

Pour donner presque un tour définitif au scrutin, la Conseillère pour l’État et le président de la République ont voté par anticipation le jeudi 29 octobre. Un choix qui les a amenés à se prononcer dans un bureau de Nay Pyi Taw et non de leurs circonscriptions rangounaises. L’ex-général Thura Shwe Mann, le leader du Parti pour l’amélioration de l’Union (UBP) a en fait lui aussi de même. En 2020, le vote par anticipation aura été une praxis loin d’être exceptionnelle.

 

Plusieurs dizaines de milliers de birmans ont déjà exercé leurs devoirs citoyens. C’est notamment le cas de nombre d’entre eux parmi les 109 470 Birmans enregistrés sur les listes électorales à l’étranger. Les femmes et les hommes inscrits sur les rôles ont pu déposer leurs bulletins du 1er au 28 octobre dans 45 ambassades et consulats (65 à 70% de participation). De nombreuses autres catégories de citoyens ont été invités à s’exprimer avant le Jour J (ex. les plus de 60 ans ([2]), les personnes malades ou en quarantaine, les citoyens en dehors de leur circonscription et vivant sur des lieux où un ordre de « Stay-at-home ! » a été édicté, les fonctionnaires d’astreintes,…). Si pour chacune d’elle, les modalités d’expression ont été assez bien connues et précises, il n’en est pas de même pour les forces armées.

 

Bureaux de vote civils

 

En février 2020, la NLD a fait adopter une loi faisant en sorte que, dorénavant, les personnels militaires et leurs familles votent non plus dans leurs casernements mais dans des bureaux de vote « civils ». Mais cette année, une fois encore, le vote militaire va être sujet à controverses. L’article 60 de la loi électorale permet aux soldats et à leurs proches de voter par anticipation, s’ils se trouvent en dehors de leur circonscription. Beaucoup d’observateurs craignent qu’ainsi les états-majors disposent dans la pratique d’un moyen « légal » pour que les militaires en opération votent plusieurs fois, comme en 2015. Des mouvements de troupes récents vers les États Rakhine, Kachin et Shan alimentent ces craintes et cela en dépit de l’engagement du chef de la Tatmadaw qui avait fait savoir qu’il ne bougerait pas ses soldats pendant la campagne électorale. Ces suspicions sur un vote « militaire » ayant au bas mot un million de voix peut faire pencher, comme par le passé, les équilibres partisans dans certains États (ex. États Shan) ou régions.

 

Des candidats à la recherche de thèmes mobilisateurs

 

La place de l’armée dans les institutions où le budget de la Nation aura été cette année encore un sujet des plateformes électorales. Si certains partis (ex. Parti du Peuple) appellent ouvertement à l’amélioration des armements de la Tatmadaw voire à la création d’une commission de la défense au parlement de l’Union (Parti des pionniers du peuple), la NLD a affiché toujours en tête de son programme la réduction de son poids institutionnel, notamment dans les enceintes parlementaires. Le commandement de l’armée est très conscient de ces démarches offensives et n’a pas hésité à intervenir, très régulièrement, au cours de la campagne. Le général Min Aung Hlaing a ainsi rencontré à l’initiative de l’USDP plusieurs leaders des partis ethniques et a écouté leurs doléances. La mise en service du premier sous-marin de la flotte birmane à la mi-octobre fut une autre occasion de discourir dans la presse sur le rôle politique primordial de la Tatmadaw. Les responsables de l’institution militaire ne cachent pas leurs préférences partisanes, surtout quand ils disent qu’une seule personne ne peut avoir tous les pouvoirs dans le pays ou encore en vantant le bilan de l’administration précédente du général Thein Sein. (2011 – 2016) Si l’armée ne s’est distanciée en rien de l’USDP c’est aussi parce que ce parti ne cesse de coller aux discours du commandement suprême. Les candidats les plus en vues de l’USDP sont d’ailleurs tous d’ex-officiers généraux ayant servi l’appareil gouvernemental du général Thein Sein voire la junte aux ordres du général Than Shwe (1992 – 2011).

 

Si le rôle de l’armée et le processus de paix ont été des filagrammes dans les documents de campagne, ils n’ont pas constitué la trame principale des discours. Les propos mobilisateurs étaient beaucoup plus tournés vers l’amélioration de l’économie, en premier l’agriculture, ou encore les systèmes d’éducation et de santé. Non seulement ces thématiques ont été au cœur des préoccupations quotidiennes du plus grand nombre mais elles se sont particulièrement bien articulées avec des discours à résonance ethno-identitaire. N’oublions pas que nombre de partis et de candidats n’ont pas pour ambition immédiate de gérer le pays voire même leur région. Leurs plateformes politiques se sont limitées à expliquer leur histoire, leurs symboles (emblèmes, devises, logos) ou leur identité ethnique (ex. Parti de la démocratie nationale Mro, Parti du développement de la région nationale Zo, Parti du développement national des Daingnet,…).

 

Ces focales ont vocation à susciter des mobilisations très localisées voire à conscientiser les citoyens sur la complexité humaine de leur pays, les attentes diversifiées mais importantes sur la protection des cultures ethniques, la promotion des langues vernaculaires et les désirs d’autogestion. Toutefois, les discours à caractères généraux recourent très souvent à des mots-valises (ex. autodétermination, confiance mutuelle, démocratie authentique, développement égal,…) qui renferment des visions radicalement divergentes sur la construction future d’une « Union fédérale » et les modalités du vivre ensemble.

 

Cette campagne comme la précédente est une somme de monologues partisans qui entretiennent les incompréhensions de demain. Les recommandations des uns ne sont pas commentées ou débattues par les autres. Les interactions partisanes sont faibles, ce qui entraine la mise à l’écart de nombreux thèmes. Ainsi, personne n’a évoqué l’élection présidentielle de début 2021 ([3]) qui découlera de la majorité législative à venir or tous les pouvoirs constitutionnels sont entre les mains du chef de l’État. Seule une majorité absolue accordée à la NLD pourra permettre à Daw Aung San Suu Kyi de demeurer aux plus hautes fonctions. De même, le travail législatif à entreprendre à partir du printemps 2021 n’a été que trop peu souvent esquissé alors qu’il paraîtrait souhaitable de mieux équilibrer les pouvoirs exécutif et législatif. En outre, le lien entre les élus et leurs mandataires au cours de la législation devrait être mieux orchestré. A ce titre, le Parti démocrate Wuntharnu a suggéré de créer un bureau des doléances citoyennes au parlement.

 

Le travail législatif, parent pauvre

 

Si le travail législatif à accomplir aura été le parent pauvre des propositions de ces législatives, quasiment tous les partis ont proclamé que l’Union n’est pas suffisamment fédérale et qu’il conviendrait d’instaurer une « démocratie authentique ». Les programmes gouvernementaux n’ont malheureusement pas été beaucoup plus formatés, à fortiori pour conduire une action cohérente, déterminée tout au long d’un quinquennat. Les questions de société ont été très peu présentes, même si de-ci de-là on a pu lire des propositions conservatrices comme l’opposition à l’éducation sexuelle scolaire (ex. Parti pour une nouvelle ère pour l’Union) ou entendre des attentions plus libératrices sur la liberté d’association (Parti des contributions publiques étudiantes), l’accès aux responsabilités régionales des jeunes (Organisation nationale Pa-O), l’égalité des genres (Congrès national Myanmar ([4])), les luttes contre les agressions sexuelles sur mineurs (Parti du développement Yeomanry), la corruption (Parti pour une Union fédérale, Parti pour une alliance politique nationale), les discriminations raciales et religieuses (Parti du développement national kaman), les addictions à l’alcool et aux cigarettes (Parti du peuple) et aux stupéfiant (Parti pour le développement lahu).

 

Ces mesures ponctuelles ont été mises en avant mais ils n’en découlaient pas nécessairement un lot d’actions à mener, même si elles touchaient à la gouvernance du pays. A ce chapitre, sans surprise, l’USDP est revenu sur la nécessité de faire découler le choix des Chief Minister (gouverneur) des majorités de chaque État ou région. S’appuyant sur sa longue expérience de gouvernance, le parti militaire a également suggéré l’instauration d’un ministère des affaires agricoles. Il est vrai que les questions rurales, les services de L’État dans les régions reculées, la protection des propriétés foncières, la gestion durable des ressources naturelles ou encore l’endettement des ménages sont autant de sujets concrets qui se sont fait dominants au cours deux mois de campagne des candidats. L’insuffisance des revenus, paysans (ex. Parti national Wa) ou des fonctionnaires (ex. Parti pour l’amélioration de l’Union) ainsi que le coût trop élevé de certains produits (ex. essence, télécoms pour ce qui concerne le Parti démocratique des politiques nationales) ont été soulignés.

 

L’amélioration des conditions et standards de vie aura été un objectif omniprésent parmi les candidats. Pour y parvenir, la quasi-totalité des formations politiques s’affiche partisane de l’économie de marché voire des investissements étrangers. Il ne faudrait pas croire pour autant que ces proclamations esquissent un consensus national sur la res economica. Si l’attitude à adopter vis-à-vis de l’ASEAN ou des pays occidentaux n’a pas suscité d’approches toutes particulièrement précautionneuses, il n’en est pas de même à l’endroit de la Chine. C’est particulièrement vrai de la part des partis ethniques qui soupçonnent les formations nationales d’être plus attentives aux promesses de crédits de Pékin qu’aux effets des projets sur leurs territoires.

 

Une campagne conduite avec des moyens avant tout visuels

 

La diversité des sujets abordés a souligné combien la COVID-19 n’a pas cannibalisé la campagne 2020. Certes, la pandémie a pesé très lourdement sur le quotidien de tous les habitants mais contrairement à ce que l’on pourrait croire la thématique sanitaire ne s’est pas imposée comme centrale dans la campagne électorale qui a commencé officiellement le 1er juillet pour les partis politiques. Seuls 10 % des professions de foi diffusées par les médias ont mentionné cet item. Certains partis ont évoqué des prières protectrices (ex. Parti de solidarité Shanni), d’autres appelé à un plan de relance ambitieux (ex. Parti pour l’amélioration de l’Union), à protéger le secteur du tourisme (Parti des nationalités de Dawei), à une redéfinition des priorités budgétaires (ex Parti démocratique populaire du Myanmar) ou tout simplement à faire face (Parti de la nouvelle société). Certes, un grand nombre de leaders a souligné publiquement l’importance à accorder à la santé mais souvent sans entrer dans le détail, si ce n’est pour dire combien le réseau clinique est insuffisant en nombre et en qualité dans les zones rurales. Un constat exprimé d’ailleurs dans les mêmes termes quand il s’est agi d’évoquer le système éducatif, sans toutefois s’inquiéter que tous les élèves, de l’élémentaire au supérieur, soient confrontés dans la pratique à une année scolaire 2020 – 2021 blanche, le ministère de l’éducation birmane étant incapable d’offrir aux élèves une offre par voie numérique.

 

Pour faire valoir leurs idées et les programmes, les partis ont dû rivaliser d’imagination en ces de COVID-19. Le premier combat a été de se rendre visible dans les rues. A ce jeu, les militants et les sympathisants de la NLD se sont montrés habiles. Dès le 8 août à 8h, ils ont été invités à accrocher sur le devant de leur domicile le fanion aux couleurs du parti. A partir de cette date, les produits customisées à l’image de Suu Kyi ou du parti se sont multipliés en villes et dans les campagnes (ex. vitrage de véhicules, ombrelles, tee-shirt, masques faciaux de protection,…). Les panneaux avec les portraits des candidats et de leurs leaders se sont installés de manière anarchique le longs des routes, privilégiant les intersections les plus fréquentées. En appui de ces visuels et dans un contexte où aucun rassemblement de plus de 50 personnes n’était légal, les partis ont organisé des rallyes motocyclettes ou automobiles. Ceux-ci ont souvent mobilisé plusieurs centaines de supporters y compris à l’étranger (ex. Chine, Thaïlande). Mais ce mode de communication n’a pas permis de discourir et valoriser les propositions programmatiques. C’est pourquoi, pour joindre le plus grand nombre d’électeurs, les partis se sont appuyés sur les temps d’antennes, radios – télévisions, qui leur étaient consacrés (2 fois 30 minutes) ; les textes des interventions étant publiés le lendemain de leur diffusion dans les colonnes du quotidien The Global New Light of Myanmar. Cette campagne aux modalités somme toutes assez classiques a toutefois suscité quelques polémiques. Plusieurs partis ([5]) ont eu des différends avec l’UEC sur des termes et concepts employés. L’accès à la presse écrite, aux radios et télévisions étaient pourtant essentiels pour toutes les formations politiques car ces médias sont ceux qui forgent la décision électorale des citoyens. Les enquêtes d’opinion montrent que les Birmans font beaucoup, beaucoup plus confiance aux médias classiques, et en premier lieu à la télévision, qu’aux réseaux sociaux, même si ceux-ci connaissent un grand engouement.

 

Le poids de Facebook

 

Plus de 27 millions de Birmans sont inscrits à Facebook. En conséquence, un très grand nombre de partis a donc disposé d’un ou plusieurs comptes numériques. Sur ce terrain, la NLD s’est montrée particulièrement active. A l’heure où le porte-à-porte est autorisé mais la pratique loin d’être bien acceptée par des habitants qui ont peur de s’exposer au virus, la communication numérique a permis de contourner l’injonction de rester chez soi (Stay at Home!), effective dans la totalité des townships de l’Etat Rakhine ou de Rangoun, par exemples, tout en adressant des messages politiques réguliers aux électeurs.

 

Dans une campagne électorale où les plus de 50 ans sont plus de 54,3 % des candidats ([6]) et les moins de 30 ans 1,4 fois moins nombreux que les plus de 70 ans, le poids lourd numérique aura été, sans conteste, la présidente de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), Daw Aung San Suu Kyi. Ses messages ont en effet enregistré plus d’interactions que toutes les autres pages des partis politiques. Signe de cette personnalisation de la campagne, ses messages ont compté ce mois jusqu’à 8 fois plus d’interactions que celle de la page officielle de la NLD. Daw Aung Suu Kyi est incontestablement le moteur de son parti. Sa communication écrase celle de tous ses rivaux. Il est vrai que son principal concurrent, l’USDP, semble lui avoir été particulièrement en difficulté. Étonnamment, c’est le comité des femmes du parti-militaire qui a décompté deux fois plus d’interactions que le parti lui-même. Reste à savoir maintenant si le dynamisme de certains partis nationaux comme le PPP ou ethniques, à l’instar de la Ligue pour la démocratie des nationalités Shan ou l’Organisation nationale Pa-O, seront retrouvés dans les urnes le résultat de leurs efforts numériques ! En se lançant plus tôt que ses concurrents et avec un souci de communiquer politiquement chaque jour, Daw Aung San Kyii a su s’adapter à un mode de communication auquel elle n’avait pourtant pas recouru pendant plus de trois ans.

 

François Guilbert

 

Notes pour les trois articles

 

[1] Le Parti démocratique kokant de l’État Shan est la seule formation politique du pays à avoir évoqué les contributions positives de l’initiative chinoise des Routes de la Soie pour l’ensemble des territoires de l’Union.
[2] Les personnes de plus de 60 ans vivant dans les quartiers ayant une population supérieure à 5 000 habitants au km² ont pu même voter à domicile. Cela concerne les habitants de 34 townships de Rangoun (29) et de Mandalay (5).
[3] Le président de la Birmanie devrait être élu en février ou mars 2021. L’actuel chef de l’Etat, U Win Myint, pourra constitutionnellement solliciter un deuxième mandat, qu’il soit oui ou non réélu parlementaire de Rangoun. La Chambre haute, la Chambre basse et les militaires désigneront leur candidat. Les personnes nominées seront appréciées par un vote à bulletin secret par les membres de l’Assemblée de l’Union. A l’issue de cette consultation, le candidat arrivé en tête sera déclaré élu président de la Birmanie, celui arrivé en seconde position deviendra vice-président et le dernier désigné second vice-président. Les candidats présidentiels ne sont pas nécessairement issus des rangs parlementaires, ce qui peut permettre à un militaire d’accéder à la plus haute fonction exécutive. A l’inverse, les règles établies par la Constitution de 2008 ne permettront pas à Daw Aung San Suu Kyi de briguer ce mandat.
[4] Ce parti affiche publiquement sa volonté de voir promulguer une loi permettant le mariage des personnes de même sexe.
[5] La Ligue nationale pour la démocratie Chin (CNLD), la Ligue pour la démocratie des Danu dans l’Union (UDLD), le Parti démocratique des nationalités unies (PNUD), le Parti démocratique pour une nouvelle société (DPNS), le Parti du front de l’Arakan (AFP) et Parti populaire (PP) ont refusé individuellement que leurs messages politiques soient diffusés par les médias d’Etat.
[6] Les femmes représentent, cette année, 16 % des candidats.

 

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