
Une chronique birmane de François Guilbert
La campagne électorale bangladaise, conclue par le scrutin législatif du 12 février, a été l’occasion pour plusieurs candidats d’évoquer la situation des Rohingyas réfugiés dans le pays. Ce sujet n’était toutefois pas central dans une campagne centrée sur l’emploi, les salaires, le coût de la vie, la démocratie et l’avenir de l’État après des années d’autoritarisme.
Les Rohingyas eux-mêmes n’étaient pas invités à exprimer leurs attentes ; toute participation à la campagne pouvait entraîner de graves sanctions, notamment le retrait de leur carte d’enregistrement, ouvrant droit aux rations de subsistance. En janvier 2026, il a été ordonné le bouclage des camps de réfugiés dans le sud du pays avant et après les élections, et les forces de sécurité empêchent encore de nombreux réfugiés de quitter leur lieu de vie, y compris pour des raisons médicales.
Tous les partis politiques reprennent le même discours : le rapatriement des Rohingyas est la seule solution souhaitable. Ce narratif simpliste rassure les électeurs mais reste irréaliste et peu opérationnel. Les responsables bangladais se tournent vers Nay Pyi Taw pour des mesures comme la citoyenneté et la liberté de circulation, et vers la communauté internationale comme si elle détenait tous les leviers pour résoudre un problème vieux de plusieurs décennies. On demande au monde de poursuivre son soutien financier, et surtout de favoriser un retour rapide des familles rohingyas. Cette approche court-termiste occulte la nécessité de mesures progressives et durables pour garantir justice et sécurité aux réfugiés.
Une déconnexion avec la réalité du terrain
Malgré le souhait unanime d’un retour sûr et digne, les partis et candidats ignorent les combats en cours dans l’État Rakhine, la position de la junte de Nay Pyi Taw et la situation des camps. La baisse continue des aides humanitaires internationales est passée sous silence, alors qu’elles ne suffisent plus à assurer la survie des populations. Les efforts récents de Dacca et du gouvernement intérimaire du Dr Yunus pour mobiliser l’attention internationale ont échoué : ni l’ASEAN, ni la Chine, le Japon, les monarchies du Golfe ou les philanthropes occidentaux n’ont montré de signes de réengagement. La mobilisation internationale reste donc insuffisante et peu probable à court ou moyen terme.
L’urgence d’une autonomie pour les réfugiés
Le droit au travail dans et autour des camps est refusé aux Rohingyas. Même si l’attention internationale faiblit, cela ne justifie pas de laisser ces populations se paupériser, perdre accès aux soins et à l’éducation, ou sombrer dans le désespoir. Accéder au marché du travail et développer des activités économiques est vital pour leur survie physique et psychologique.
Pourtant, le discours économique des candidats reste détaché de cette réalité. La présence de plus de 1,5 million de Rohingyas pèse sur les communautés locales, mais le statu quo ne constitue pas une solution durable. Aucun dirigeant birman à Nay Pyi Taw ou dans l’État Rakhine ne peut actuellement garantir un retour sûr, tandis que le gouvernement d’opposition (NUG) peine à convaincre.
Les Rohingyas vus comme problème, non comme peuple
La classe politique bangladaise examine la question rohingya surtout sous l’angle de la sécurité, du contrôle des frontières et des risques criminels. Les partis islamistes ne se distinguent pas sur ce point. Les Rohingyas sont perçus comme un fardeau, une menace économique et un instrument diplomatique, plutôt que comme des citoyens détenteurs de droits. Les Rakhines transfrontaliers sont également vus comme une menace à la souveraineté bangladaise. Les discussions budgétaires sont souvent orientées vers la redistribution locale : 25 % des aides aux réfugiés sont reversés aux populations locales pour compenser la « présence » des Rohingyas et soutenir l’emploi des jeunes.
Des risques pour les droits humains
Si cet état d’esprit guide les politiques publiques du gouvernement à venir à Dacca, les Rohingyas resteront un coût à externaliser, une monnaie d’échange et un problème à contenir dans le temps et l’espace. La dignité, l’éducation, la santé et la liberté de mouvement des réfugiés resteront menacées. Le parti vainqueur (BNP) ne dispose plus de doctrine claire sur le rapatriement ; son document cadre de 2023 ne fait plus référence à la question.
Rapatriement, le mot clé
Le premier ministre entrant, Tarique Rahman, peut être tenté par une politique volontariste de rapatriement, comme l’avaient fait sa mère Khaleda Zia et son père Ziaur Rahman par le passé. La tentation est renforcée par l’idée que la seule volonté politique a fait défaut ces dernières années et par l’espoir d’une aide de la Chine ou de l’Inde. Cette approche comporte toutefois des risques : elle pourrait confier la question aux forces de sécurité, déjà responsables de violations massives des droits humains, laissant les Rohingyas dépendants, travailleurs informels et privés d’éducation, de santé et de moyens de subsistance suffisants.
Francois Guilbert
Chaque semaine, recevez notre lettre d’informations Gavroche Hebdo. Inscrivez-vous en cliquant ici.








