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BIRMANIE – SOCIÉTÉ : Le retour en trompe-l’œil des Rohingyas

Journaliste : François Guilbert Date de publication : 29/08/2026
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Une chronique birmane de François Guilbert.

 

Le régime de Min Aung Hlaing multiplie les annonces sur le rapatriement des réfugiés, mais continue de nier leur identité, leur citoyenneté et l’ampleur de leur exode.

 

Tout en s’employant à entretenir activement ses relations, de la Biélorussie au Vietnam, le général-président Min Aung Hlaing cherche à se montrer « attentionné » vis-à-vis des pays musulmans d’Asie du Sud et du Sud-Est. Il leur fait miroiter le possible retour de certaines populations ayant fui, à la fin de la décennie dernière, le nord de l’État Rakhine.

 

L’ex-chef de la Tatmadaw, accusé de génocide devant la Cour pénale internationale pour sa conduite des opérations militaires contre les populations rohingyas, affirme aujourd’hui travailler dans un esprit de « bon voisinage » pour trouver une solution aux défis migratoires nés d’affrontements armés. Non pas consécutivement aux meurtres de masse constatés par la communauté internationale, mais à des opérations de contre-insurrection « légitimes », selon lui.

 

Un récit politique aussi inacceptable pour les pays d’accueil des réfugiés que pour les populations victimisées.

 

Des propositions de retour en trompe-l’œil

 

Aux autorités malaisiennes, il a récemment fait savoir que 5 000 personnes pourraient être autorisées à rentrer au pays. Mais, devant une perspective incertaine, le ministre des Affaires étrangères Mohamad Hasan a proposé de commencer sans attendre par 1 000 femmes et hommes. Nay Pyi Taw semble vouloir donner suite à ce projet par étapes et vouloir embarquer, sur l’un de ses navires, 1 476 expulsés le 29 septembre.

 

Du côté de Dacca, les engagements sont censés être beaucoup plus conséquents. Nay Pyi Taw a en effet confirmé que 308 797 individus ayant trouvé refuge au Bangladesh sont bien des membres de familles originaires de Birmanie. Administrativement, ils ont donc vocation à retrouver leurs foyers de l’autre côté de la frontière internationale.

 

Le chiffre peut sembler prometteur, mais Nay Pyi Taw continue de procrastiner puisque la Birmanie n’a examiné que 51,4 % des noms figurant sur la liste des réfugiés communiquée voici des années par Dacca.

 

Non sans raison, le Bangladesh s’agace des lenteurs de ses interlocuteurs birmans, même s’il est compréhensible qu’il leur soit devenu difficile d’accéder à l’État Rakhine et de s’y informer. Quatorze des dix-sept townships sont contrôlés par la rébellion conduite par l’Armée de l’Arakan (AA).

 

Au cours de son processus de vérification des identités, l’administration du régime militaire birman dit néanmoins, sans plus de détails, ne pas avoir trouvé de preuves de résidence sur son sol pour 113 507 des cas soulevés par le pays accueillant le plus grand nombre de déplacés rohingyas au monde.

 

À vrai dire, il est manifeste que le régime militaire se montre peu empressé de répondre à ses interlocuteurs. Néanmoins, derrière la communication actuelle du régime mis en place par les élections générales de 2025-2026 se cache une grande continuité dans les interprétations des violences de masse commises il y a neuf ans et dans le sort futur à réserver aux Rohingyas de Birmanie.

 

Les Rohingyas toujours exclus de la communauté nationale

 

L’administration au service du général-président continue de nier l’existence d’une communauté rohingya. Ses membres sont toujours dénommés « Bengalis » par la communication de l’appareil d’État. Cette exogénéisation ethnique s’accompagne de la persistance d’un déni de citoyenneté aux personnes concernées.

 

S’il est dit envisageable de voir revenir des individus, deux conditions sont explicitement posées. La première se veut « généreuse » : le rapatriement ne pourra être opéré que si la « situation devient plus stable ». Une bonne partie de la communauté internationale peut non seulement l’admettre, mais elle l’a fait sienne depuis toujours.

 

Or, aujourd’hui, la Tatmadaw est en guerre contre l’AA dans l’État Rakhine et à sa périphérie (cf. État Chin, province de Magway). De fait, elle ne concourt en rien à la stabilité des confins du Bangladesh qu’elle dit pourtant appeler de ses vœux.

 

Plus encore, elle entend faire de son ennemi rakhine l’obstacle dirimant au retour des « Bengalis », y compris en dénonçant les exactions que celui-ci peut commettre contre les civils musulmans présents sur les territoires qu’il contrôle désormais.

 

Dorénavant, l’oppresseur historique des Rohingyas se veut un acteur humanitaire responsable, un administrateur-rempart face aux migrations illégales pesant sur les États voisins et les populations autochtones. Mais cette posture n’en a pas moins toujours pour projet de littéralement parquer les Rohingyas dans quelques townships de l’État Rakhine et de leur refuser la pleine citoyenneté à laquelle ils aspirent depuis des décennies.

 

Un retour limité aux villages d’origine

 

L’insécurité étant ce qu’elle est dans l’État Rakhine et les affrontements en cours étant probablement de longue durée, Nay Pyi Taw se garde bien de proposer aux Rohingyas admissibles au droit au retour de pouvoir le faire ailleurs que sur leurs lieux antérieurs de résidence.

 

Personne n’évoque la possibilité que les rapatriements puissent s’effectuer en nombre, même temporairement, à Sittwe ou dans un autre État ou une autre région que l’État Rakhine. Ce simple scénario laisse entrevoir que les « Bengalis » appelés au retour ne pourront nullement bénéficier, dans le futur, d’un droit de libre circulation nationale, voire provinciale.

 

Autrement dit, l’enfermement territorial dont les Rohingyas sont l’objet depuis des décennies a toutes les probabilités de se pérenniser. La liberté de circulation est pourtant au cœur des attentes politico-administratives exprimées de manière répétée par les Rohingyas.

 

La mobilité des personnes rentrant au pays est un impératif car, dans bien des cas, elles ne pourront pas retrouver leurs habitats passés. Nombre de villages ont été purement et simplement rayés du paysage lors des opérations militaires dites de « nettoyage », et les terres de culture réattribuées.

 

Dans ce contexte, les conditions de bon accueil de plusieurs milliers de personnes constitueront un défi colossal pour les administrations locales, provinciales et territoriales. Rien ne dit, à ce stade, que Nay Pyi Taw se soit réellement préparée à cette tâche titanesque.

 

Dès lors, le récit servi à Kuala Lumpur, à Dacca et aux agences des Nations unies (HCR, PAM, PNUD…) est tout simplement tribunitien. Il n’a aucune valeur incrémentale pour les populations entassées dans les camps de réfugiés, et rien n’est entrepris politiquement pour que les flux de migrants ne cessent.

 

D’ailleurs, les relais du général-président Min Aung Hlaing nient l’ampleur des migrations nées des violences perpétrées de manière systémique depuis des décennies contre les Rohingyas et n’évoquent aucun des développements migratoires récents.

 

La bataille des chiffres entre Nay Pyi Taw et Dacca

 

Une bataille des chiffres s’est engagée entre Bangladais et Birmans. Elle a même entraîné, à la mi-août, une convocation de l’ambassadeur de la junte au ministère des Affaires étrangères à Dacca.

 

Les dirigeants accusés de génocide nient qu’un million de Rohingyas (sur)vivent dans des camps de réfugiés au Bangladesh, alors que les données onusiennes font état d’un nombre de déplacés bien plus important encore.

 

À vrai dire, l’énoncé de Nay Pyi Taw constitue un quadruple négationnisme. Il réfute l’idée que tous les Rohingyas ne soient pas rentrés au pays après les opérations de rapatriement conduites en 1978-1979, puis de 1992 à 2005. Les camps n’ont pourtant jamais été totalement vidés.

 

Par ailleurs, le récit militaire birman oublie de comptabiliser dans ses statistiques les 25 000 à 30 000 enfants qui naissent en moyenne chaque année dans les camps bangladais. Il ne prend pas non plus en compte les personnes arrivées illégalement au Bangladesh ces toutes dernières années. En 2025-2026, le HCR les a estimées à 153 640 individus.

 

Enfin, au mépris de la cohérence de son récit dans le temps, le régime du général Min Aung Hlaing a révisé à la baisse, sans raison, le nombre de foyers rohingyas présents dans les townships de Buthidaung, Maungdaw et Rathedaung avant les massacres de 2016-2017.

 

Les décomptes affichés très officiellement aujourd’hui sont en retrait de plusieurs dizaines de milliers de personnes par rapport à ceux établis, avant et après les massacres, par la Direction des affaires générales (GAD). Une contradiction statistique restée, bien évidemment, sans la moindre explication politico-administrative.

 

Un retour proposé à seulement une minorité des réfugiés

 

Un simple affichage. Le volet « bengali » de sortie de crise présenté par Nay Pyi Taw à la communauté internationale est aussi mince que peu crédible. Son narratif n’est d’ailleurs pas présenté en interne. Il ne fait également l’objet d’aucune concertation avec les parlementaires élus en 2025-2026 et/ou les organisations de la société civile, notamment de l’État Rakhine.

 

Exprimé sans la moindre empathie pour les populations concernées au premier chef, il n’offre un avenir « birman » qu’à un tout petit nombre de personnes : tout au plus à un quart, voire un cinquième, des populations déplacées dans un seul pays.

 

Il ne dit rien à tous les autres, y compris aux 4 241 femmes et hommes identifiés comme « terroristes » et originaires de l’État Rakhine. Sont-ils condamnés ad vitam aeternam à demeurer au Bangladesh ou à effectuer des peines de prison en Birmanie ?

 

En se montrant si peu innovant dans son approche du dossier rohingya, pas sûr que Nay Pyi Taw parvienne à convaincre que le gouvernement du général Min Aung Hlaing est le partenaire idoine et qu’il convient de ne pas internationaliser la question du retour, en premier lieu au travers de l’ASEAN et dans le cadre d’une mise en œuvre respectueuse de ses Cinq points de consensus.

 

Au contraire, l’approche mise en œuvre sous l’autorité du général-président Min Aung Hlaing démontre que la nouvelle gouvernance de la Birmanie n’a pas l’intention de traiter au fond le sort des Rohingyas. Tout au plus, le régime est disposé à conscrire quelques milliers d’hommes de la communauté musulmane, pourtant non-citoyens, dans les rangs de la Tatmadaw pour aller combattre immédiatement les nationalistes de l’Armée de l’Arakan.

 

François Guilbert

 

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