
Un nouvel ouvrage publié par ISEAS Publishing se penche sur une dimension souvent moins visible du rôle de l’armée thaïlandaise : son poids économique. Budget de la défense, foncier, entreprises publiques, avantages sociaux, conscription ou encore économie de la sécurité dans le Sud profond : les auteurs cherchent à mesurer ce qu’ils appellent le « khaki capital », le « capital kaki ».
Intitulé Plundering Security? The Economic Power of Thailand’s Military, l’ouvrage est dirigé par Paul Chambers et Ukrist Pathmanand et réunit plusieurs spécialistes de la Thaïlande, parmi lesquels Anders Engvall, Kanda Naknoi et Srisompob Jitpiromsri. Il est publié par ISEAS – Yusof Ishak Institute, à Singapour.
Le livre ne traite pas seulement du budget officiel de l’armée. Il s’intéresse plus largement aux moyens par lesquels l’institution militaire peut disposer de ressources, administrer des actifs ou conserver une influence économique au-delà des crédits votés chaque année par l’État.
Qu’est-ce que le « capital kaki » ?
Paul Chambers utilise l’expression « khaki capital » pour désigner la capacité de l’armée à peser sur les budgets publics, à obtenir et orienter des ressources financières et à créer des possibilités de revenus pour l’institution, certaines unités ou des officiers. Cette influence peut être formelle ou informelle.
Les auteurs examinent ainsi plusieurs domaines : les dépenses militaires, les participations dans certaines structures économiques, les entreprises publiques, les terrains contrôlés par les forces armées, les activités commerciales liées à certains sites militaires, mais aussi la conscription et les systèmes de prestations sociales internes.
Un budget public important, mais seulement une partie du sujet
Pour l’exercice budgétaire 2026, les données du ministère thaïlandais des Finances font apparaître 151,5 milliards de bahts de dépenses courantes pour le ministère de la Défense et 52,7 milliards de bahts de crédits d’investissement. Ces montants permettent de mesurer le poids du secteur dans les finances publiques, mais l’ouvrage s’intéresse précisément à ce qui dépasse cette seule lecture budgétaire.
Le contrôle de ressources foncières constitue notamment l’un des axes centraux de l’analyse.
Paul Chambers avait déjà soutenu, lors d’un séminaire organisé par ISEAS en 2021, que le foncier représentait l’une des principales sources de revenus extrabudgétaires de l’armée thaïlandaise. Il liait cette situation à l’histoire politique du pays et au rôle joué par les forces armées dans la lutte contre-insurrectionnelle, le développement régional et différents projets publics.
Des terrains militaires parfois utilisés à des fins commerciales
La question foncière est particulièrement sensible parce qu’une partie des terrains utilisés par les forces armées appartient juridiquement au domaine de l’État.
Le département du Trésor précise qu’il peut autoriser l’exploitation commerciale de certains biens publics lorsque leur usage administratif n’est plus jugé optimal. Les autorités ont ainsi lancé des projets immobiliers sur des terrains confiés à différentes administrations, y compris aux forces armées.
Cette situation nourrit depuis plusieurs années un débat sur la distinction entre usage militaire, gestion du patrimoine public et activités génératrices de revenus.
Entreprises, fonds et structures économiques
L’influence économique de la défense ne se limite pas aux terrains. L’Office thaïlandais d’audit public recense parmi les structures relevant de son contrôle plusieurs fonds et activités placés sous l’autorité du ministère de la Défense : industrie de défense, production d’explosifs et de batteries militaires, port commercial de Sattahip, aéroport d’U-Tapao ou encore Bangkok Dock Company.
L’un des chapitres du livre étudie précisément ce que les auteurs qualifient de « khaki capitalism » dans les entreprises publiques, tandis qu’un autre analyse l’évolution historique des relations entre responsables militaires, milieux d’affaires et pouvoir politique.
La conscription également examinée sous un angle économique
Plus inattendu, l’ouvrage consacre un chapitre entier à la conscription. Les auteurs montrent que le service militaire ne relève pas seulement de la défense ou de la gestion des effectifs. Il contribue aussi au fonctionnement économique de l’institution militaire, notamment en fournissant de la main-d’œuvre et en alimentant certains mécanismes sociaux internes.
Un autre chapitre se penche sur les avantages sociaux accordés aux militaires et leur rôle dans la stabilité de l’institution.
Le Sud profond sous l’angle de l’économie de la sécurité
Le conflit dans les provinces méridionales de Pattani, Yala et Narathiwat fait lui aussi l’objet d’un chapitre.
Srisompob Jitpiromsri et Paul Chambers y examinent les effets économiques de la lutte contre-insurrectionnelle et les ressources consacrées au secteur de la sécurité. Là encore, l’objectif des auteurs est d’étudier comment une situation de conflit prolongée peut générer des structures institutionnelles et économiques durables.
Une lecture économique d’une institution centrale
Le livre défend une thèse claire : pour comprendre le rôle de l’armée en Thaïlande, il ne suffit pas d’observer les coups d’État, les gouvernements militaires ou les rapports entre civils et soldats. Il faut aussi examiner les ressources économiques dont dispose l’institution et les mécanismes qui lui permettent de les préserver.
Cette lecture reste celle des auteurs et appelle naturellement discussion. Mais elle apporte un éclairage rarement présenté au grand public : celui d’une armée envisagée non seulement comme une institution de sécurité et un acteur politique, mais aussi comme un acteur économique doté de ressources, de réseaux et d’intérêts propres.
Rejoignez les plus de 13 000 lecteurs qui reçoivent chaque semaine Gavroche Hebdo. Pour ne rien manquer de l’actualité de la Thaïlande et de l’Asie du Sud-Est, inscrivez-vous en cliquant ici








