
Dans les coulisses de la diplomatie française au pays de Modi, une chronique de François Guibert.
L’écrivain Jean-Claude Perrier nous avait offert l’année dernière une singulière et divertissante enquête sur les reportages fantaisistes et totalement bidonnés d’Octave Mirbeau (1848-1917) au Moyen-Orient, en Asie du Sud et du Sud-Est. Aujourd’hui, le grand voyageur nous revient avec un livre-reportage sur ses quatre déplacements en Inde avec le président de la République Emmanuel Macron (mai 2017, mars 2018, janvier 2024 et février 2026).
Un « passeur culturel » au service de la diplomatie française en Inde
Jean-Claude Perrier fait voyager ses lecteurs dans l’Airbus d’un chef de l’État qui a souhaité effectuer sa première visite d’État en Asie dans le pays de Narendra Modi. Au fil des préparatifs et des déplacements, on entrevoit le rôle des conseillers de l’Élysée, des ambassadeurs de France à New Delhi et des accompagnateurs, journalistes et chefs d’entreprise. Dans cette description des voyages officiels d’un homme d’État, on perçoit toute la place accordée à la culture dans les relations extérieures de la République, ainsi que les moments et les lieux qui lui sont dédiés.
Ainsi, en compagnie de personnalités de premier plan, on séjourne dans la capitale de l’Union indienne. On se familiarise avec les règles du protocole et l’on découvre les thèmes inscrits à l’ordre du jour des échanges entre dirigeants. On se déplace en délégation jusqu’à Bénarès (Varanasi), Jaipur ou encore Bombay (Mumbai). Mais, en évoquant tous ces lieux de l’Inde intérieure, l’auteur tient également à souligner son attachement aux anciens comptoirs français (Karikal, Mahé, Pondichéry et Yanaon), qu’il s’est employé à visiter au fil des années et auxquels il a déjà consacré plusieurs de ses écrits.
Jean-Claude Perrier, conseiller du prince ou courtisan ?
Le triple candidat à l’Académie française réfute l’idée d’être un courtisan, mais il en affiche de nombreux attributs. Il affirme être consulté sur des sujets d’importance. Il informe le pouvoir de ses projets d’études, notamment sur les élections générales de 2024, et n’hésite pas à envoyer un SMS à Emmanuel Macron pour lui rendre compte de résultats électoraux, dont il livre une analyse instantanée et circonstanciée afin que le chef de l’État soit le premier à réagir sur la scène internationale.
Un rôle non dénué d’intérêt, mais très largement surjoué et surinterprété. Il est vrai que l’auteur n’est pas avare de conseils. Il suggère çà et là à ses interlocuteurs de la rue de l’Élysée des cadeaux protocolaires, comme l’édition de 1913 de l’Offrande lyrique de Rabindranath Tagore, traduite par André Gide. Il présente ses connaissances parmi les écrivains et les poètes, à l’image de Vikram Seth. Il s’emploie à faire éditer en français l’essai géopolitique de 2020 du ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar (La Voie de l’Inde, Éditions Points, 2026, 243 p.), voire à conseiller des étapes diplomatiques à inscrire à l’agenda officiel, comme Calcutta.
Une fois les contacts établis, celui qui a été mandaté pour être le « commissaire » des années croisées de la France et de l’Inde au Salon du livre de Paris et à la World Book Fair de New Delhi ne manque pas d’entretenir son réseau de relations et ne cache pas envoyer régulièrement des livres au Château.
Dans l’intimité des grands hommes, entre confidences et mondanités
Afin de convaincre de son influence, le responsable de la collection « Domaine indien » aux éditions du Cherche Midi multiplie les confidences. Il livre des détails peu connus sur un président français sirotant un single malt Lagavulin, amateur de havanes, accompagnant un Narendra Modi chantant à tue-tête et offrant à son hôte la première édition française, publiée en 1920, de la Bhagavad-Gita, texte consacré à Krishna. Évidemment, il n’oublie pas de mentionner sa place à table lors du dîner organisé dans la cour Marly du Louvre en juillet 2023, ni d’évoquer le régime végétarien du Premier ministre indien.
Mais, au-delà de ces nombreux moments mondains, on croise aussi, musicalement, les Beatles à Rishikesh (État de l’Uttarakhand), le musicien Ravi Shankar et ses filles, Anoushka Shankar et Norah Jones. Sur le plan littéraire, on (re)découvre avec plaisir les séjours indiens de Pierre Loti, André Gide, Henri Michaux, André Malraux et Jean-Claude Carrière, ainsi que quelques auteurs de renom du sous-continent, tels le prix Nobel de littérature bengali Rabindranath Tagore et la romancière et essayiste Arundhati Roy, opposante résolue au dirigeant gujarati, qu’Emmanuel Macron a tenu à rencontrer discrètement.
Une Inde politique plus complexe que celle du narrateur
À bien des égards, l’approche présidentielle de la société indienne apparaît bien plus nuancée que celle présentée par un narrateur trop souvent empressé de dénoncer les bien-pensants, ceux qui critiquent l’illibéralisme qui gangrène la « plus grande démocratie du monde », et Narendra Modi lui-même.
On est ici bien loin d’une anticipation du mouvement des « cafards » et de cette jeunesse indienne qui défie ces jours-ci, dans la rue, l’homme au pouvoir depuis mai 2014 et qui aspire à y demeurer jusqu’en 2029.
François Guilbert
Référence du livre : Jean-Claude Perrier, Une certaine idée de l’Inde, Fayard, 2026, 179 pages, 20,90 €.








