
Nous reproduisons ci-dessous des extraits d’un entretien accordé par l’historien Grégory Mikaelian au quotidien français Le Monde. Spécialiste de l’Asie du Sud-Est et du Cambodge de la période moderne, le chercheur y revient sur les dynamiques de pouvoir régionales et l’histoire de l’impérialisme siamois. Nous recommandons vivement la lecture de l’intégralité de cet entretien, ainsi que l’abonnement au journal Le Monde.
Grégory Mikaelian : « L’impérialisme siamois existait bien avant la colonisation »
Propos recueillis par Corinne Frilet
D’où vient, historiquement, la rivalité entre le Cambodge et la Thaïlande ?
On peut la faire remonter aux origines du Siam, l’ancêtre de la Thaïlande, qui se constitue au milieu du XIVe siècle à Ayutthaya, capitale dont Bangkok est alors le débouché maritime. Cette jeune royauté composée au départ d’aristocraties khmères, d’aristocraties môn [peuple autochtone du bassin du Ménam] et de chefs militaires taïs [derniers arrivés dans la région] se pose d’emblée en rivale d’Angkor, la capitale khmère, notamment sur le plan économique. Dans le cadre de l’accélération du commerce maritime en mer de Chine, le Siam entend en effet devenir le principal relais portuaire de la Chine impériale en péninsule indochinoise, en contrepoids de Malacca.
Il y parvient à partir de la fin du XVe siècle, au détriment de la royauté khmère. Dans le même temps, cette dernière délaisse Angkor et se replie sur des capitales situées sur le Mékong – Lovêk, de la fin du XVe siècle jusqu’en 1594, puis Oudong entre le XVIIe et le XIXe siècle, et enfin Phnom Penh, à partir de 1865 -, qui lui facilitent l’accès au commerce maritime des bouches du Mékong. A cette dimension d’économie politique s’ajoute une dimension impériale : la royauté siamoise, mue par l’idéal bouddhique du monarque universel, envahira régulièrement ses voisins khmer et lao pour les vassaliser.
Dans quelle mesure cette rivalité est-elle liée à l’héritage du royaume angkorien, et pourquoi ce passé reste-t-il si sensible aujourd’hui ?
Toutes proportions gardées, Angkor est un peu la Rome de la région. La royauté khmère ayant rayonné au XII siècle sur une large partie de la péninsule indochinoise, les jeunes royautés qui lui succèdent – Sukhothai, Ayutthaya, et le Lan Xang laotien – ont cherché à s’y rattacher. La royauté siamoise, qui s’est vécue comme une héritière des institutions angkoriennes, en a repris maintes manières de dire et de faire. D’une façon générale, la haute culture thaïlandaise et son raffinement, valorisés par le nationalisme, sont une synthèse originale forgée au fil des siècles, à partir notamment d’emprunts au monde khmer.
Preah Vihear [temple khmer au cœur des affrontements armés de juillet 2025 entre la Thaïlande et le Cambodge] symbolise cet héritage. Mais il cristallise aussi, comme la série de temples qui jalonnent la chaîne des Dangrek, une conception ancienne des frontières : des temples servant de bornes depuis lesquelles rayonne, en s’étiolant, l’autorité du Palais. Ces anciennes bornes autour desquelles s’aboutent les tracés frontaliers contemporains sont aujourd’hui revendiquées par la Thaïlande.
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