
Une étude publiée dans la revue scientifique Aquaculture Reports met en lumière l’ampleur et la complexité de l’invasion du tilapia à menton noir (Sarotherodon melanotheron) en Thaïlande. Réalisée par des chercheurs de l’Université Chulalongkorn à Bangkok et de la Royal Society of Thailand, cette recherche conclut que l’espèce invasive n’a pas été introduite une seule fois dans le royaume, mais à plusieurs reprises, depuis différentes régions d’Afrique de l’Ouest.
L’étude a été menée par l’Aquatic Resources Research Institute, le Department of Marine Science et le Department of Biology de l’Université Chulalongkorn, ainsi que par l’Academy of Science de la Royal Society of Thailand. L’article scientifique a été reçu le 30 décembre 2025, révisé le 6 mars 2026, accepté le 2 avril 2026 et publié en ligne le 10 avril 2026.
Les chercheurs ont analysé 466 poissons collectés dans vingt zones différentes du pays afin d’étudier la diversité génétique des populations présentes en Thaïlande. Leurs résultats remettent en question la version officielle selon laquelle une unique importation légale de l’espèce aurait eu lieu en 2010.
Une seule importation officielle, mais des indices d’introductions multiples
Selon les informations officielles rappelées dans l’étude, environ 2 000 alevins provenant du Ghana avaient été importés en 2010 par une entreprise privée à des fins aquacoles. Une grande partie des poissons serait toutefois morte durant le transport, tandis que les survivants auraient été maintenus seulement deux semaines dans des installations situées dans la province de Samut Songkhram avant l’abandon du projet.
Mais cette version ne suffit pas à expliquer la forte diversité génétique observée aujourd’hui dans les populations thaïlandaises. Les chercheurs ont identifié dix-neuf haplotypes différents — des signatures génétiques distinctes — dont plusieurs spécifiques à certaines régions du pays.
Les analyses montrent notamment des origines génétiques liées non seulement au Ghana, mais aussi à la Côte d’Ivoire et probablement à d’autres populations africaines encore non identifiées. Pour les auteurs, ces résultats suggèrent des introductions multiples et indépendantes, potentiellement liées à des importations non déclarées, au commerce aquariophile ou à des transferts accidentels dans les systèmes d’aquaculture.
Une propagation accélérée par l’activité humaine
L’étude souligne également que l’expansion du tilapia à menton noir en Thaïlande ne peut pas être expliquée uniquement par une dispersion naturelle. Certaines populations situées à plusieurs centaines de kilomètres de distance présentent des profils génétiques presque identiques, ce qui laisse penser à des déplacements de poissons organisés ou accidentels par l’homme.
Les chercheurs estiment que l’aquaculture pourrait avoir joué un rôle important dans cette diffusion. En Thaïlande, plusieurs systèmes d’élevage associent déjà différentes espèces aquatiques, notamment les crevettes et les tilapias. Des introductions involontaires dans ces circuits pourraient avoir favorisé la propagation de l’espèce dans les milieux naturels.
Le commerce des poissons d’ornement constitue également une piste évoquée dans l’étude. Entre 2013 et 2016, plusieurs exportations de « tilapias à menton noir » avaient été enregistrées depuis la Thaïlande, même si certaines entreprises ont ensuite affirmé qu’il s’agissait d’erreurs d’étiquetage.
Une menace croissante pour les écosystèmes aquatiques
Originaire des lagunes et zones côtières d’Afrique de l’Ouest, le tilapia à menton noir est réputé pour sa forte capacité d’adaptation, sa reproduction rapide et sa tolérance à des environnements variés.
Comme d’autres espèces invasives, il peut entrer en compétition avec les poissons locaux pour les ressources alimentaires et les habitats. Les chercheurs soulignent que la diversité génétique élevée observée dans certaines populations thaïlandaises pourrait renforcer encore ses capacités d’adaptation et favoriser son implantation durable.
Les analyses montrent également des signes d’expansion démographique récente dans plusieurs régions du pays, notamment dans les réseaux de canaux du centre de la Thaïlande où différentes populations semblent désormais se mélanger.
Des mesures de contrôle envisagées
Face à cette situation, les auteurs appellent à renforcer les dispositifs de surveillance et de contrôle des importations aquacoles.
Des opérations de capture massive sont déjà menées dans certaines régions afin de limiter l’expansion de l’espèce. L’étude évoque aussi plusieurs pistes biotechnologiques, comme le développement de poissons stériles incapables de se reproduire.
Les chercheurs estiment enfin que de nouvelles analyses génétiques devront être poursuivies en Afrique de l’Ouest afin d’identifier plus précisément les différentes sources à l’origine de l’invasion thaïlandaise.
Selon eux, les preuves scientifiques convergent désormais vers un même constat : le tilapia à menton noir ne s’est pas implanté en Thaïlande à la suite d’un événement isolé, mais à travers plusieurs introductions successives et des transferts humains qui ont accéléré sa propagation dans tout le pays.
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