
Chaque semaine, notre ami Richard Werly, conseiller éditorial chez Gavroche, partage sa vision de la France sur le site d’actualités suisse Blick. Vous pouvez vous abonner à sa lettre d’information, Republick, ou la consulter en ligne.
Voici son éditorial. La newsletter complète est disponible ici.
Qui s’étonnera de l’élection d’Eric Ciotti à la mairie de Nice ? Le ténor de « L’Union des droites pour la République », ancien collaborateur du maire sortant Christian Estrosi devenu son meilleur ennemi, avait un boulevard politique sur la promenade des Anglais. Nice, reine de la Riviera, vient juste couronner un état de fait : la RNisation du littoral méridional français, de Perpignan à Menton (conquise ce 22 mars).
Marine Le Pen et Jordan Bardella peuvent déjà cocher l’onglet « Côte d’Azur » sur la carte de l’hexagone pour la campagne présidentielle qui vient de démarrer, avec le second tour des élections municipales. Leur parti est chez lui au bord de la Méditerranée, même s’il vient de rater Marseille (avec un bel écart) et Toulon (de justesse).
Le plus intéressant est toutefois la progression de la formation nationale-populiste dans les villes moyennes du bassin minier nordiste – son autre fief électoral – et dans le centre ou l’ouest de la France, de Vierzon (Cher) à La Flèche (Sarthe). A chaque fois, la recette est la même : une bonne dose de « dégagisme » couplée à la promesse de « s’occuper des gens », de leur assurer la sécurité et de leur redonner accès aux services publics. Rien de neuf, mais une confirmation du mal-être ambiant à un an de la présidentielle.
Ces villes moyennes de moins de 70 000 habitants n’ont pas les moyens de pression politique des métropoles. Elles ont, souvent, un passif communiste, qui remonte à l’époque où le PCF (Parti communiste français) quadrillait le territoire ouvrier et populaire. On connaît la recette : quand une partie de la population se sent abandonnée, elle se venge dans les urnes.
Pays invisible, pays colérique !
Bonne lecture, sans voir Vierzon (ni Vesoul)
(Pour débattre : richard.werly@ringier.ch)
Chaque semaine, recevez notre lettre d’informations Gavroche Hebdo. Inscrivez-vous en cliquant ici









L’élection comme modalité de la vengeance, peut-on lire — du moins en cas d’abandon. L’expression est un peu forte, bien qu’elle suggère une forme d’ersatz, plus ou moins sublimée, d’exécution dans une dimension presque physique. L’expression de « dégagisme » est, en comparaison, plus « civilisée ».
Les deux exemples cités de La Flèche et Vierzon en sont des illustrations. Ici, le RN élimine deux candidats de gauche, élus depuis 1989 à La Flèche et depuis la Libération à Vierzon. Dans les deux cas, il s’agit d’un « remplacement » des partis de gouvernement (par alliance pour le PC à Vierzon) par une « formation » qualifiée par notre éditorialiste de « national-populiste ». Nice offre une variante du « phénomène dégagiste », avec un candidat d’une formation « national-populiste » alliée supplantant un candidat de droite « macrono-compatible ».
D’autres exemples pourraient illustrer le phénomène, que l’extrême gauche, la France insoumise, qualifie de « remplacement », empruntant l’expression à R. Camus. Une stratégie que LFI présente comme un combat contre une France « fasciste » ou en voie de l’être, celle que son leader qualifie de « tout blanc, tout moche » (discours de Mélenchon lors d’un meeting à Paris le 18 mars 2026).
Deux exemples emblématiques, sur lesquels notre éditorialiste fait l’impasse, illustrent également ce phénomène. À Toulouse, le candidat sortant de centre-droit est « fascisé » par les formations LFI et PS réunies dans un « front républicain », alors que ce dernier avait préalablement déclaré qu’aucune alliance n’était envisageable avec un parti flirtant avec l’antisémitisme sous couvert de soutien à la Palestine. À Toulouse, la tentative dégagiste a échoué.
Dans d’autres municipalités, le dégagisme porté par LFI a fonctionné. Tantôt, c’est un candidat LR qui fut écarté (Mantes-la-Jolie), tantôt un candidat PS ou « de gauche » (Creil). Mais c’est le cas de Saint-Denis qui apparaît le plus emblématique : le dégagisme y fut acquis dès le premier tour, alors que, dans d’autres cas, comme à Roubaix, il s’est joué au second tour contre le candidat sortant. Dans ce deuxième cas, il s’agit d’un candidat de droite (divers droite), que LFI pourra aisément « fasciser ». Dans le premier cas, à Saint-Denis, un candidat PS sortant, multi-réélu, se retrouve « extrémisé », dans un langage que n’aurait pas renié Céline dans ses pamphlets, en candidat petit-bourgeois « visqueux ».
Mais l’essentiel de ces séquences électorales réside aussi dans le spectacle offert, tant dans les bâtiments municipaux que dans les rues avoisinantes. Des foules échauffées et vindicatives s’en sont prises aux élus défaits, sous les insultes, les quolibets et d’autres formes d’humiliation, au risque d’atteintes à leur personne, qu’il a fallu protéger. Ces scènes « remarquables » n’ont pas manqué de rappeler certaines images de la Libération et de l’épuration, ou encore des épisodes révolutionnaires de 1793, voire de la Révolution culturelle chinoise.
Il semble que LFI et son « leader », parfois présenté comme un « Robespierre des banlieues », cherchent à incarner un processus révolutionnaire dont accoucherait une nouvelle France, qu’ils entendent expérimenter dans leurs nouveaux « laboratoires » conquis.
À Saint-Denis, ce processus semble avoir franchi une étape supplémentaire. Contrairement à Roubaix, où le leader de cette transformation a pu se poser en porte-parole d’une France créolisée, à Saint-Denis, ce rôle n’a pas fonctionné. La nouvelle France s’est directement donnée un représentant « créolisé », excluant tout autre, à commencer par le candidat sortant, pourtant engagé dans la mise en œuvre de nombreuses politiques de la ville et d’intégration. L’État lui-même n’était pas en reste (Stade de France, village olympique, etc.).
C’est donc bien à un dégagisme « vengeur » auquel nous assistons, aux deux extrémités de l’échiquier politique. La partie centriste restante se trouve réduite à la « peau de chagrin ».
Mais il existe un autre moteur du dégagisme français : le taux record d’abstention, même si le second tour (évalué à 42,18 %) semble avoir enregistré un léger regain de participation.
Nous sommes ainsi face à deux formes d’expression vengeresse : l’une par le vote, l’autre par l’abstention. Le cadre ainsi posé pourrait bien structurer l’élection présidentielle à venir et ses enjeux. L’année qui s’annonce ne manquera pas d’être le théâtre de retournements inattendus, dans une atmosphère « bouillonnante », porteuse de possibles dérapages, jusqu’à l’émergence d’un véritable deus ex machina.