
Une chronique birmane de François Guilbert
La démocratie « disciplinée » du général Min Aung Hlaing aime les rythmes à trois temps.
Afin d’invisibiliser les élections tenues le 8 novembre 2020 et de nier toute légitimité aux acteurs politiques d’opposition en ayant découlé (gouvernement (NUG), parlement (CRPH)), la législature inaugurée le 16 mars a été proclamée non pas comme la quatrième de la Constitution de 2008, mais comme sa troisième. Ses législateurs ont été élus en trois phases (28 décembre 2025, 11 et 25 janvier 2026). Pour donner des présidents à leurs trois assemblées (Pyithu Hluttaw, Amyotha Hluttaw, parlements provinciaux), les parlementaires se sont, eux, rassemblés à trois dates différentes (16, 18 et 20 mars). Rien, dans les textes régissant le fonctionnement des assemblées, ne prévoyait pour autant de tels délais ternaires.
Qu’à cela ne tienne, les vainqueurs se sont vus auréolés de félicitations venues de… trois États, si l’on en croit les rapports de la presse favorable aux militaires qui se sont emparés du pouvoir le 1er février 2021 : le Belarus, la Chine et la Russie. En bonne arithmétique militaire, pour clore leurs élections « réussies », il ne reste plus aux représentants élus et désignés qu’à choisir leurs trois candidats aux fonctions présidentielles. Les 263 membres de l’assemblée du peuple, légitimés par des électeurs, se choisiront un poulain. Les 157 de la chambre des nationalités feront de même, tout comme les 166 officiers sélectionnés par le commandant en chef des services de défense. À quelle date ? Mystère !
Le 27 mars, le numéro 2 de la junte et de la Tatmadaw a néanmoins fait savoir laconiquement : « dans les jours qui viennent ». Quel manque de respect pour les citoyens ! Le chiffre 3 semblant marquer la « nouvelle » ère de la gouvernance politico-militaire, pourquoi ne pas spéculer sur la date du 30 mars pour choisir le successeur du président Win Myint ? À cette heure, l’intéressé entamera alors son 1 883e jour de détention depuis le coup d’État du 1er février 2021. À cet horizon, une chose est sûre : trois hommes détiendront les principaux leviers politiques du pays.
Jusqu’en 2031, ce sont trois généraux qui s’annoncent à la tête de la Birmanie
Sauf à être renversés par une révolution, les pouvoirs exécutif et législatif seront aux mains de trois officiers sexagénaires : le chef de l’État — aucun commentateur ne pense que la fonction présidentielle puisse désormais échapper au général Min Aung Hlaing ; le nouveau chef de la Tatmadaw — le match semblant désormais se jouer entre le général Soe Win et le nouveau dirigeant de l’armée de terre, le général Ye Win Oo ; et l’ex-patron de la police, le général Khin Yi, à la tête de la Pyithu Hluttaw et de la formation politique relais de l’armée depuis quinze ans, le Parti de la solidarité et du développement de l’Union (USDP).
Mais avant d’accéder à la responsabilité primo-présidentielle, le général Min Aung Hlaing, qui n’aura d’autre choix que de se dévêtir constitutionnellement de son uniforme militaire pour endosser un costume « civil », n’en aura pas moins pris soin de choisir son successeur ainsi que les trois noms au gouvernement qui dépendent de son statut de commandant en chef : les ministres des Affaires intérieures, de la Défense et des Frontières.
Pour garantir davantage encore son autorité à venir, le président de la République pourra compter sur trois instruments totalement à sa main. Il aura à son bon vouloir la possibilité de convoquer le Conseil national de sécurité et de défense (NDSC), de choisir les membres du Conseil consultatif de l’Union (UCC), qu’il vient d’instituer par décret, et de nommer et révoquer à sa guise les 14 Chief Ministers (gouverneurs) du pays. Bien que le lexique fédéral ne soit que pure rhétorique dans l’expression politique du général Min Aung Hlaing, pour administrer le pays, il lui faudra continuer de s’appuyer sur trois chaînes de commandement : celles de la Tatmadaw, des gouvernements « issus » des parlements et du parti majoritaire.
Les soldats et policiers de l’USDP dominent de fait toutes les instances parlementaires nationales
Après s’être saisi des présidences et vice-présidences de la chambre basse et de la chambre haute, l’USDP vient de s’emparer des huit présidences et vice-présidences des quatre commissions permanentes (Lois ; Comptes publics ; Droits des assemblées ; Vérification des engagements et promesses du gouvernement). Parmi ces dirigeants ne figure qu’une seule femme, Daw Nwe Nwe Oo, mais bon nombre d’officiers de l’appareil de défense et de sécurité (cf. les généraux Teza Kyaw, Maung Maung Ohn, Than Tun Oo, le colonel Jeng Phang Naw Taung). À la Pyithu Hluttaw, seule la présidence de la commission des lois a échappé aux militaires. Elle a été confiée au docteur Nanda Kyaw Swa. L’élu rangounais (Dagon) n’en est pas moins un homme lige du parti de l’armée depuis des années. Il en était même le vice-président pendant la présidence du général Thein Sein.
Autre distorsion induite par le mode de gouvernance de la junte : celle de la représentation des territoires. 83 % des postes de responsabilité des assemblées nationales ont été confiés à des mandataires des régions bamars. Un quart des mandataires sont même des élus des deux provinces de Mandalay et Rangoun. Une seule région n’est pas appelée aux affaires : la très troublée province de Sagaing. Si, au final, les représentants des États ethniques se voient peu considérés (1 élu de l’État Shan et 2 de l’État Kachin), c’est également parce que les personnels de l’appareil de sécurité (armée, police) y sont, là aussi, omniprésents.
L’USDP a pris le contrôle de toutes les assemblées provinciales
À l’intérieur comme à l’extérieur de la Birmanie, les autorités de Nay Pyi Taw vont pouvoir souligner qu’il n’existe ni à l’échelle nationale, ni à celle des États et des régions, d’alternatives politiques à l’USDP. Dans toutes les assemblées du pays, les candidats du principal parti de l’armée ont performé. 739 des 1 100 candidats de l’USDP l’ont emporté ; autant dire que disposer de l’étiquette pro-junte était une assurance de victoire, dans une consultation non réellement compétitive, le parti aux ordres du général Min Aung Hlaing et de ses relais n’ayant pas eu, à proprement parler, d’opposants systémiques
François Guilbert
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