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CHINE – LIVRE : Pierre Haski parle de « La fin d’un monde »

Date de publication : 14/05/2026
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Notre confrère et ami Pierre Antoine Donnet, rédacteur en chef de Asia Magazine, vient de publier sur le site Asialyst un entretien avec un autre journaliste que nous apprécions beaucoup, Pierre Haski. Nous en publions ici des extraits.

Vous écrivez qu’en 2020 encore, les chefs d’entreprise qui débarquaient à Pékin n’avaient aucune idée de la puissance de l’industrie chinoise et de la concurrence à venir. Comment qualifier cette naïveté ?

 

J’y vois deux dimensions. L’une est l’arrogance classique chez les Occidentaux, il faut bien le dire, qui n’arrivent pas à se mettre dans la tête que les Chinois pouvaient être un concurrent. Ils ont été naïfs dans la mesure où la Chine prenait toute la délocalisation qu’on lui envoyait – c’est-à-dire en gros la fabrication – et ils pensaient que la valeur ajoutée, la conception, l’innovation resteraient largement l’apanage des Occidentaux.

 

Ils ont mis un temps fou à réaliser que la Chine n’était pas simplement bonne à copier mais qu’elle était aussi un pays d’ingénieurs capable et ambitieux en matière d’innovation.

 

La deuxième dimension, c’est que ces Occidentaux ont été bernés par leur intérêt. Pendant des décennies, ils arrivaient en Chine avec des dollars dans les yeux, persuadés que vendre une simple brosse à dents à chaque Chinois suffirait à les rendre milliardaires.

 

Le marché chinois a été très accueillant pendant longtemps mais, progressivement, les entreprises étrangères ont été écartées. L’automobile en est l’exemple le plus emblématique. Lorsque je suis arrivé en Chine en 2000 comme correspondant, Volkswagen détenait presque un monopole. Les voitures chinoises représentaient moins de 5 % du marché. Aujourd’hui, avec le pari de l’électrique, la situation est en train de s’inverser.

 

Je raconte dans mon livre une anecdote révélatrice : en 2003 à Pékin, lors d’une conférence de presse de PSA Peugeot-Citroën, un journaliste chinois demanda au dirigeant chinois s’il rêvait de construire un jour « une vraie voiture chinoise ». Le dirigeant répondit : « J’y pense jour et nuit. » Ce jour est arrivé, et les Occidentaux l’ont complètement sous-estimé.

 

Lorsque l’on considère la force de frappe de l’industrie chinoise aujourd’hui, comment qualifier le défi pour l’Europe ? Voyez-vous une prochaine vassalisation de l’UE dans les années à venir si rien n’est fait ?

 

C’est tout le défi de l’Europe aujourd’hui : soit elle joue la carte du libre-échange et se fait engloutir par le rouleau-compresseur industriel chinois, soit elle cherche un nouvel équilibre fondé sur une part de protectionnisme et une défense plus ferme des intérêts européens.

 

Je pense qu’elle n’a pas d’autre choix que cette seconde voie.

 

L’automobile étant le premier secteur touché, l’Europe ne peut pas accepter l’effondrement d’un domaine essentiel pour l’emploi et l’industrie. Les dirigeants européens ont tenté de faire comprendre à Pékin qu’il s’agit d’une question existentielle.

 

La prise de conscience existe, même si la réaction européenne reste lente. Une partie de la solution passera probablement par des investissements chinois en Europe, comme on le voit déjà en Espagne ou en Hongrie.

 

Il y a d’ailleurs un retournement historique fascinant : ce sont désormais les Européens qui exigent des transferts de technologie de la part des Chinois.

 

Je ne crois pas à une vassalisation de l’Europe par la Chine. Le risque est plutôt celui d’un affaiblissement économique majeur. Mais les Européens disposent d’un instinct de survie qui devrait les pousser à agir avant qu’il ne soit trop tard.

 

Si rien n’est fait, quelles pourraient être les conséquences dans la vie quotidienne face aux millions de tonnes de marchandises commandées sur les plateformes chinoises de e-commerce qui inondent l’Europe ?

 

Nous avons déjà raté la première vague des délocalisations après l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Les entreprises occidentales ont profité de la main-d’œuvre bon marché sans préserver suffisamment l’emploi chez elles.

 

Le résultat a été un chômage massif, des régions désindustrialisées et une profonde fragilisation des classes moyennes.

 

Le coût politique a été immense : cela a nourri les populismes, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Donald Trump en est l’une des incarnations.

 

On ne peut pas se permettre une deuxième vague de ce type. L’enjeu est aujourd’hui absolument majeur.

 

Vous évoquez dans votre livre cette « stérilisation intellectuelle » de la société chinoise, conséquence notamment de la destruction de la société civile depuis 2012, date de l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Pourriez-vous développer cet aspect ?

 

Au début des années 2000, j’ai vu une société civile chinoise qui gagnait progressivement de l’espace. Des avocats défendaient des paysans expropriés, des consommateurs, des malades du sida. Des ONG informelles apparaissaient dans de nombreux domaines.

 

Cette période donnait un véritable espoir.

 

Avec l’arrivée de Xi Jinping, tout cela s’est brutalement refermé. Le concept même de « société civile » a été dénoncé comme une idée occidentale dangereuse.

 

Les avocats ont été ciblés dès 2014 : soit ils abandonnaient les dossiers sensibles, soit ils perdaient leur licence.

 

La presse a également été reprise en main. Des journaux relativement libres comme Nanfang Zhoubao ont cessé de pouvoir travailler comme auparavant.

 

Internet aussi a changé : la technologie de surveillance a fini par l’emporter sur la technologie de libéralisation.

 

Même les grandes figures du secteur privé, comme Jack Ma, ont compris qu’elles n’étaient pas à l’abri.

 

Peut-on dès lors dire que cette « stérilisation intellectuelle » est aujourd’hui un fait avéré en Chine sous Xi Jinping ?

 

Il faut toujours éviter les jugements totalement définitifs avec un pays comme la Chine.

 

Je pense que les esprits libres existent toujours. Mais leur capacité à s’exprimer publiquement est devenue beaucoup plus limitée.

 

Dans le domaine culturel, on voit bien que les artistes, cinéastes et écrivains produisent aujourd’hui des œuvres beaucoup plus prudentes qu’auparavant.

 

Beaucoup de figures importantes de cette période d’effervescence sont parties en exil, se sont tues ou ont accepté de rentrer dans le rang.

 

Dès lors, peut-on dire que le degré extrême de surveillance qui existe en Chine aujourd’hui n’en est pas au point de contrôler les esprits ?

 

Je ne pense pas qu’il soit possible de contrôler les esprits. En revanche, il est possible de contrôler la circulation des idées.

 

Et c’est précisément ce qu’a réussi Xi Jinping : contrôler la production et la circulation des idées à l’intérieur du pays.

 

Quels dangers voyez-vous dans l’exercice solitaire du pouvoir de Xi Jinping depuis 2012, qui contraste avec la collégialité mise en place par Deng Xiaoping ?

 

Le principal danger est celui de l’aventurisme.

 

La collégialité instaurée par Deng Xiaoping servait de garde-fou après les dérives de Mao Zedong.

 

Aujourd’hui, Xi Jinping concentre un pouvoir immense sans véritable contre-pouvoir. Or l’histoire montre que la longévité au pouvoir ne rend pas forcément plus sage.

 

Quels risques géopolitiques voyez-vous en Asie dans les incohérences de Donald Trump ?

 

Donald Trump est paradoxalement le pire ennemi de ses propres intérêts stratégiques.

 

C’est lui qui a lancé la confrontation technologique et commerciale avec la Chine durant son premier mandat. Mais il fonctionne avant tout à l’instinct et dans une logique transactionnelle.

 

Il est prêt à conclure des accords dès lors qu’il y trouve un avantage économique immédiat, parfois au détriment d’une stratégie de long terme.

 

Sa politique actuelle contribue à fragiliser l’ordre international et, ce faisant, légitime des comportements similaires de la part de la Chine ou de la Russie.

 

Le résultat pourrait être un affaiblissement majeur de l’influence américaine en Asie, notamment auprès de pays comme le Japon ou la Corée du Sud qui doutent désormais de la solidité de la protection américaine.

 

On vous sent, dans votre livre, une certaine tendresse pour la Chine. Est-ce que je me trompe ?

 

Non, c’est vrai.

 

Peut-être parce que j’ai vu de près la souffrance de nombreux Chinois, mais aussi l’amélioration spectaculaire de leurs conditions de vie.

 

Je suis très lucide sur le caractère autoritaire et totalitaire du régime, mais je ne peux pas nier les transformations immenses qu’a connues ce pays.

 

Des millions de personnes sont sorties de la misère et ont accédé à une vie meilleure en une génération.

 

C’est cette ambivalence qui me semble essentielle : reconnaître à la fois la réalité du contrôle politique et le fait qu’une grande partie de la population a bénéficié d’un changement historique de niveau de vie.

 

A lire: «La fin d’un monde» (ed Stock) et nous vous recommandons la lecture d’Asialyst.

 

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