
Une chronique birmane de François Guilbert.
En consacrant cinq jours à une visite en Chine, le général-président Min Aung Hlaing n’est pas seulement venu chercher une reconnaissance politique auprès d’un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et obtenir son soutien pour reconquérir les sièges perdus à l’ONU et à l’ASEAN. Il s’est rendu à Pékin et Shanghai pour attirer des financements et de nouveaux investisseurs. L’opposition l’a bien compris. Le gouvernement d’unité nationale (NUG) a rapidement averti, le 20 juin, que de nouveaux accords économiques et d’infrastructures pourraient présenter des fragilités juridiques et financières en cas de retournement politique intérieur.
En définitive, le général-président est reparti de Chine avec 18 documents intergouvernementaux annoncés, des déclarations sur la fraternité entre les peuples, un statut d’ami et de partenaire de confiance, mais sans projet concrètement financé.
Un voyage préparé de longue date
Les autorités chinoises avaient clairement indiqué que le chef des putschistes de février 2021 ne serait reçu dans le cadre d’une visite bilatérale qu’après de nouvelles élections générales offrant une apparence de légitimité aux autorités de Nay Pyi Taw. Le renversement du gouvernement civil de Daw Aung San Suu Kyi avait été peu apprécié dans les cercles dirigeants chinois. La prix Nobel de la paix était considérée comme une partenaire pragmatique et constructive, voire comme une amie, selon des déclarations récentes du ministère chinois des Affaires étrangères.
À l’issue de son séjour, Min Aung Hlaing ne dispose pas de nouveaux moyens financiers pour relancer une économie en récession. Il a surtout dû reprendre le vocabulaire stratégique de Pékin et afficher son soutien aux initiatives de Xi Jinping : l’Initiative pour la sécurité mondiale (GSI), l’Initiative pour la civilisation mondiale (GCI), l’Initiative pour la gouvernance mondiale (GGI), le corridor économique Chine-Birmanie (CMEC), les projets ferroviaires Kyauk Phyu, Mandalay-Muse et les Nouvelles Routes de la Soie.
La politique économique birmane envers la Chine reste donc largement centrée sur la reprise de projets décidés sous le gouvernement civil renversé. Depuis le coup d’État, les relations bilatérales n’ont pas connu d’avancée majeure. Pékin cherche néanmoins à maintenir la Birmanie dans son orbite régionale à travers différentes organisations et coopérations, comme l’Organisation de coopération de Shanghai, l’ACMECS, la BIMSTEC ou encore le mécanisme Lancang-Mékong. Ces projets semblent toutefois davantage servir les intérêts chinois que le développement économique birman et contribuent encore peu à la croissance locale.
Une économie birmane au ralenti
À contre-courant de la région ASEAN+3, la Birmanie dirigée par les militaires a connu en 2025-2026 une nouvelle année de récession. Les perspectives 2026-2027 sont légèrement plus favorables selon la Banque mondiale (+2 %), mais cette croissance resterait deux fois inférieure à celle attendue pour l’ensemble de la région. L’inflation devrait également rester très supérieure à celle des pays voisins : environ 25 % contre 1,8 % ailleurs.
Min Aung Hlaing met en avant les sanctions occidentales et la fermeture du détroit d’Ormuz pour expliquer les difficultés économiques, mais son pays continue d’accumuler un retard de développement. Le moral des ménages est également affecté : l’Indice mondial du bonheur classe la Birmanie au 129e rang mondial et au 10e rang de l’ASEAN, loin derrière Singapour, le Vietnam et la Thaïlande.
Les autorités chinoises en sont conscientes. Xi Jinping a rappelé que les projets annoncés devront progresser « régulièrement » dans le respect de la sécurité des biens et des ressortissants chinois, signe que Pékin conserve des doutes sur la stabilité du pays.
Le général-président se présente comme le garant de la stabilité
Min Aung Hlaing a promis à ses interlocuteurs chinois de « tout mettre en œuvre » pour protéger les entreprises et les personnels chinois. Devant les milieux d’affaires, il a affirmé que la sécurité était assurée malgré la guerre civile qui se poursuit dans plusieurs régions du pays.
Il a également insisté sur la position géographique stratégique de la Birmanie, au croisement de l’Asie du Sud, de l’Asie du Sud-Est et de la Chine continentale. Mais cette position reste davantage théorique qu’économique en raison du manque d’infrastructures et des combats aux frontières.
Le chef du gouvernement militaire a aussi évoqué le développement de l’économie numérique, de l’intelligence artificielle, ainsi que les coopérations agricoles, énergétiques, minières, touristiques et culturelles. Dans sa volonté de réduire la dépendance au dollar, il a promu les règlements en yuan-kyat, mais convaincre les entreprises chinoises, indiennes et thaïlandaises reste un défi majeur.
Le voyage en Chine, comme celui en Inde, a surtout servi à mettre en scène un chef d’État actif sur les fronts diplomatique, économique et sécuritaire. Les interviews accordées à CCTV et Phoenix TV ainsi que les images de la visite d’État ont renforcé ce message, alors même que Min Aung Hlaing subissait un revers diplomatique auprès de l’ASEAN.
La Chine masque l’isolement régional du général-président
Le déplacement en Chine est intervenu alors que Min Aung Hlaing ne pouvait participer au sommet ASEAN-Russie. Le 18 juin, neuf dirigeants d’Asie du Sud-Est avaient fait le déplacement à Kazan pour célébrer les 35 ans des relations entre l’ASEAN et la Fédération de Russie. L’absence de représentant birman résultait du manque de consensus au sein de l’organisation, alors même que la Birmanie coordonne actuellement les relations ASEAN-Moscou.
Pour plusieurs pays membres, notamment la Malaisie, Singapour et le Timor-Leste, il reste plus problématique de s’afficher aux côtés du dirigeant birman installé après le coup d’État de 2021 que d’un président russe en conflit avec l’Occident.
La place future de Min Aung Hlaing et de son ministre des Affaires étrangères au sein de l’ASEAN demeure donc incertaine. À l’inverse, la Chine, en accueillant le général-président ainsi que les principales institutions issues des élections de décembre 2025-janvier 2026, reconnaît explicitement les structures politiques, législatives et militaires mises en place par le régime.
Pour l’heure, Pékin demeure le seul partenaire majeur à accorder une reconnaissance aussi visible aux autorités issues du coup d’État de 2021.
François Guilbert
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