
A l’heure où SM le Roi Rama X et son épouse sont en visite officielle à Paris, Gavroche retrace trois événements qui ont marqué l’histoire des relations franco-Thailandaises.
*Deuxième épisode : La visite de SM Rama V à Paris et Londres en septembre 1897
Nous traduisons ici un article de SE l’Ambassadeur Kitti Wasinondh
En 1893, la France envoya des canonnières remonter le fleuve Chao Phraya afin d’exiger des compensations après plusieurs affrontements ayant coûté la vie à des soldats français. Le Siam dut céder d’importants territoires situés sur la rive gauche du Mékong, verser une indemnité de trois millions de francs et accepter l’occupation temporaire du port de Chanthaburi à titre de garantie.
Trois ans plus tard, en 1896, la France et le Royaume-Uni signèrent la Convention anglo-française qui faisait du Siam un État tampon entre leurs empires coloniaux respectifs. Ce texte ne garantissait pourtant nullement l’indépendance du royaume ; il signifiait simplement que les deux puissances s’engageaient à ne pas intervenir au Siam sans l’accord préalable de l’autre.
L’année suivante, le roi Chulalongkorn entreprit son premier grand voyage officiel en Europe, avec pour principales escales Paris (en septembre 1897) et Londres
Il était alors exceptionnel qu’un souverain asiatique quitte son royaume. Le gouvernement siamois expliqua à la population que ce voyage avait pour objectif de développer les relations diplomatiques et de mieux connaître la civilisation occidentale.
La presse européenne, en revanche, interpréta différemment cette tournée. Pour elle, le roi cherchait avant tout à obtenir le soutien des grandes puissances afin de préserver la souveraineté de son pays.
Aux côtés du sultan ottoman et du shah de Perse, Chulalongkorn fut l’un des premiers souverains asiatiques à visiter l’ensemble des grandes capitales européennes. Sa personnalité affable, son intelligence et sa parfaite maîtrise de l’anglais lui valurent rapidement l’estime des familles régnantes et de l’aristocratie. Les journaux suivirent chacun de ses déplacements, relatant aussi bien ses entretiens officiels que les réceptions auxquelles il participait.
Le roi n’était pas un voyageur inexpérimenté. À dix-huit ans déjà, il avait effectué un premier voyage à Singapour et à Java en 1871. L’année suivante, il visita l’Inde britannique où il reçut les plus grands honneurs et fut invité à assister à d’importantes manœuvres militaires près de Delhi. Les journaux de l’époque rapportèrent son itinéraire avec un luxe de détails, allant jusqu’à évoquer l’enthousiasme des commerçants désireux de présenter leurs marchandises au cortège royal.
Cette expérience convainquit Chulalongkorn de l’importance des médias dans les relations internationales.
Son premier voyage européen fut donc préparé avec un soin extrême afin de projeter l’image d’une monarchie moderne, digne des grandes dynasties européennes, tout en adressant un message politique clair aux puissances menaçant la souveraineté du Siam.
Avant même de se rendre en France et au Royaume-Uni, il choisit de rendre visite à deux souverains qui lui étaient favorables : le Kaiser Guillaume II d’Allemagne et le tsar Nicolas II de Russie. Il rencontra également le prestigieux homme d’État Otto von Bismarck dans sa résidence, visite qui suscita un immense écho dans toute la presse européenne.
La confiance que le roi accordait à l’Allemagne conduisit ensuite au recrutement de nombreux spécialistes allemands dans les secteurs stratégiques de la modernisation du royaume. Karl Bethge devint ainsi le premier directeur des chemins de fer royaux, tandis que Theodor Collmann prit la tête des Postes et Télégraphes. Ces nominations ne passèrent certainement pas inaperçues auprès des observateurs britanniques et français.
Parallèlement, les liens personnels très étroits entretenus avec la famille impériale russe contribuèrent directement à protéger les intérêts du Siam face aux ambitions coloniales françaises et britanniques. Le prince Chakrabongse fut envoyé pendant huit années étudier en Russie, renforçant encore ces relations privilégiées.
L’alliance franco-russe joua également en faveur du Siam.
Après l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays à la suite de la visite royale à Saint-Pétersbourg en 1897, le tsar Nicolas II envoya à Bangkok l’un de ses meilleurs diplomates, Alexander Olarovsky. Premier consul général de Russie au Siam, celui-ci joua un rôle déterminant dans l’amélioration des relations franco-siamoises et contribua à convaincre la France de restituer Chanthaburi au royaume. Dans le même temps, la rivalité opposant la Russie au Royaume-Uni dans le « Grand Jeu » en Asie centrale amenait également Saint-Pétersbourg à s’opposer à une domination britannique du Siam.
Au terme de cette tournée européenne, Chulalongkorn s’était imposé comme l’un des souverains les plus respectés de son époque. Malgré les tensions persistantes avec la France et le Royaume-Uni, il s’efforça constamment de manifester une sincère cordialité envers leurs dirigeants, suscitant ainsi la sympathie des opinions publiques.
En Angleterre, il fut reçu à Buckingham Palace et déjeuna avec la reine Victoria dans sa résidence privée d’Osborne House, sur l’île de Wight. En France, pourtant républicaine, il bénéficia d’un accueil d’un faste comparable à celui réservé aux souverains européens, alors même que certains redoutaient des manifestations hostiles à son encontre.
Si le roi Chulalongkorn ne disposait pas des instruments traditionnels du hard power, il démontra qu’une diplomatie habile, soutenue par une communication efficace et une image soigneusement construite, pouvait rallier à sa cause les dirigeants européens comme leurs opinions publiques.
Son action diplomatique contribua ainsi de manière décisive au maintien de l’indépendance du Siam et demeure aujourd’hui encore une remarquable illustration de la puissance du soft power dans les relations internationales.
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