
L’Indonésie approfondit sa coopération avec la Chine sans renoncer à sa traditionnelle politique de non-alignement. Réunis vendredi 21 août à Jakarta, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays ont décidé de renforcer leurs liens, notamment militaires. Un rapprochement avec Pékin que Jakarta conjugue avec des relations de défense toujours étroites avec Washington, Canberra et Tokyo.
Le rapprochement sino-indonésien franchit une nouvelle étape. Le ministre indonésien des Affaires étrangères Sugiono a reçu son homologue chinois Wang Yi vendredi 21 août à Jakarta pour le premier Dialogue stratégique global entre les deux pays. Les ministres de la Défense Sjafrie Sjamsoeddin et Dong Jun les ont ensuite rejoints pour le deuxième dialogue « 2+2 » sino-indonésien.
Les discussions ont porté sur la défense, le commerce, la sécurité alimentaire et énergétique, mais aussi sur l’intelligence artificielle, les communications par satellite et les technologies avancées. Jakarta et Pékin veulent également augmenter leurs échanges commerciaux, qui ont atteint environ 167 milliards de dollars en 2025.
Une coopération militaire qui s’accélère
C’est toutefois sur le terrain militaire que les annonces retiennent particulièrement l’attention. Les deux gouvernements souhaitent multiplier les exercices conjoints et renforcer la formation de leurs forces armées.
Les ministres de la Défense ont également évoqué la création en Indonésie d’une usine de munitions bénéficiant d’un transfert de technologie chinois. Selon les informations communiquées vendredi, elle doit notamment produire des missiles et des roquettes à partir de 2027.
Cette accélération intervient quelques jours seulement après un exercice naval sino-indonésien organisé dans les eaux situées à l’est de Taïwan. Le 12 août, la frégate indonésienne KRI I Gusti Ngurah Rai-332 et le navire chinois Honghe ont notamment effectué des manœuvres en formation, des exercices de communication et un ravitaillement en mer.
La localisation de l’exercice a attiré l’attention en raison des tensions autour de Taïwan, que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire. Jakarta a toutefois minimisé sa portée politique. Le ministère indonésien des Affaires étrangères l’a présenté comme un simple passing exercise, une pratique courante de diplomatie navale, et non comme un entraînement au combat. Le bâtiment indonésien rentrait alors d’exercices avec la marine russe à Vladivostok.
La mer de Chine méridionale reste un point de friction
Le rapprochement avec Pékin n’efface pas les différends maritimes entre les deux pays. L’Indonésie ne revendique aucun des archipels disputés de la mer de Chine méridionale, mais les prétentions chinoises empiètent sur la zone économique exclusive que Jakarta revendique autour des îles Natuna.
Le sujet avait provoqué une controverse lors de la première visite à l’étranger de Prabowo Subianto en tant que président, en Chine en novembre 2024. Une déclaration commune évoquait alors un « développement conjoint » dans des zones où les revendications des deux pays se chevaucheraient.
La formulation avait surpris en Indonésie, dont la position traditionnelle consiste précisément à nier l’existence d’un chevauchement juridiquement fondé avec les revendications chinoises. Jakarta avait ensuite réaffirmé qu’elle ne reconnaissait pas les prétentions maritimes de Pékin incompatibles, selon elle, avec le droit international.
Cette divergence n’empêche donc plus les deux pays d’approfondir leur coopération militaire.
Jakarta cultive parallèlement ses liens avec Washington
Ce rapprochement avec la Chine ne signifie pas pour autant un basculement stratégique de l’Indonésie dans le camp de Pékin.
Quelques jours avant l’arrivée des ministres chinois, le ministre indonésien de la Défense avait reçu à Jakarta le responsable américain Elbridge Colby. Les discussions avaient porté sur le renforcement de la coopération militaire, la formation des forces indonésiennes et les relations entre les industries de défense des deux pays.
L’Indonésie continue ainsi d’appliquer la doctrine diplomatique du « bebas aktif », ou « libre et active » : ne s’aligner sur aucune grande puissance tout en coopérant avec chacune en fonction de ses intérêts.
Cette stratégie ne se limite d’ailleurs pas au face-à-face sino-américain. Jakarta entretient d’importants partenariats militaires avec l’Australie et le Japon. Signe de cet équilibre, Sugiono doit se rendre en Australie dès le 26 août pour participer à un nouveau dialogue « 2+2 » consacré notamment à la défense, à la sécurité maritime et à la résilience économique.
La Chine, troisième investisseur étranger
La relation avec Pékin repose aussi sur des intérêts économiques considérables. La Chine continentale a investi 3,9 milliards de dollars en Indonésie au premier semestre 2026, ce qui en fait le troisième investisseur étranger derrière Singapour, avec 8,8 milliards, et Hong Kong, avec 7,6 milliards. Le Japon arrive quatrième avec 1,9 milliard, devant les États-Unis avec 1,7 milliard.
Les capitaux chinois jouent notamment un rôle majeur dans les secteurs du nickel, de la métallurgie, des batteries et des infrastructures. Des groupes comme CATL et Tsingshan ont engagé d’importants investissements dans l’archipel, qui possède les plus grandes réserves mondiales de nickel.
Cette dépendance mutuelle n’empêche pas les frictions. Des entreprises chinoises ont récemment demandé à Jakarta d’améliorer le climat des affaires, notamment face à la fiscalité, aux contraintes réglementaires et aux nouvelles règles affectant le secteur du nickel.
Prabowo Subianto a lui-même reconnu les lourdeurs auxquelles se heurtent les investisseurs étrangers et appelé son administration à réduire les procédures et le nombre d’autorisations nécessaires.
Se rapprocher sans choisir son camp
La rencontre du 21 août illustre ainsi la ligne de crête suivie par Jakarta. L’Indonésie veut profiter des investissements, des technologies et désormais d’une coopération militaire accrue avec la Chine, sans remettre en cause ses partenariats de défense avec les États-Unis, l’Australie ou le Japon.
Dans un Indo-Pacifique où la rivalité entre Pékin et Washington structure de plus en plus les rapports de force, Prabowo tente donc de préserver une marge de manœuvre maximale. Pour Jakarta, se rapprocher de la Chine ne signifie pas choisir la Chine. C’est précisément tout l’enjeu de la politique indonésienne du « libre et actif ».
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