
Une chronique birmane de François Guilbert
Dans une indifférence médiatique quasi générale, et populaire plus encore, le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (USDP) a tenu, les 19 et 20 septembre, le quatrième congrès de son histoire. Comme en octobre 2012, août 2016 et octobre 2022, le relais partisan de l’armée s’est réuni à Nay Pyi Taw dans l’apparat. Au menu : un ajustement des statuts et le choix des délégués dans les organes centraux, notamment le saint des saints, le Comité exécutif central (CEC).
Khin Yi résiste aux ambitions de Min Aung Hlaing
L’USDP se devait statutairement de se réunir dans les six mois suivant la formation du gouvernement. Voilà chose faite, sans tambour ni trompette. Pourtant, depuis des mois courait l’idée d’un changement de chef afin de laisser la place au général-président Min Aung Hlaing ou à l’un de ses plus fidèles partisans. Il n’en a rien été.
Le général Khin Yi a été reconduit à la présidence du parti. Une première : avant lui, ni le général Thein Sein (2010–2012), ni le général Thura Shwe Mann (2012–2015), ni le général Than Htay (2015–2022) n’avaient été en mesure d’entamer un deuxième mandat. Chacun avait même dû céder sa place avant terme, pour des raisons constitutionnelles ou à la suite de crises politiques internes aiguës.
Khin Yi était lui-même arrivé aux commandes de l’USDP après que son prédécesseur eut été poussé vers la sortie, le 4 septembre 2022, par Min Aung Hlaing.
Son maintien n’est toutefois qu’une demi-surprise. Bien que l’ancien chef de la police et ex-ministre de l’Immigration et de la Population ait conduit le parti lors des élections générales voulues par le régime militaire en décembre 2025 et janvier 2026, il est réputé entretenir depuis plusieurs mois des relations houleuses avec le chef de l’État.
À 73 ans, Khin Yi ambitionnerait même de lui ravir la présidence de la République dans cinq ans. Min Aung Hlaing se verrait, lui, effectuer deux mandats successifs, voire un troisième, afin de « redresser » le pays en quinze ans. Les deux hommes pourraient donc se retrouver face à face à l’horizon 2030.
La vieille garde militaire conserve le contrôle du parti
À cette échéance, Khin Yi présidera le Parlement national, le Pyidaungsu Hluttaw. Lui laisser également le contrôle de l’USDP ferait alors de ce quasi-octogénaire un politicien particulièrement puissant.
C’est pourquoi le chef du gouvernement semble avoir voulu confier la direction du parti à une personnalité plus proche de lui. La rumeur donnait le général Aung Lin Dwe, 64 ans, comme possible successeur. Mais l’ancien secrétaire du Conseil de l’administration de l’État (SAC) n’est pas parvenu à s’imposer. Il n’a même pas accédé au cœur du pouvoir de l’USDP, le Comité exécutif central.
Min Aung Hlaing doit donc continuer à composer avec la vieille garde militaire installée par le général Than Shwe il y a deux décennies.
La direction du parti demeure en effet largement inchangée. Outre son président, deux de ses trois vice-présidents appartiennent depuis longtemps au premier cercle. Le général Myat Hein, 71 ans, a été reconduit pour un troisième mandat. À ses côtés figure un autre vétéran du parti, le général Thaung Aye, 70 ans, élu à trois reprises à la Pyithu Hluttaw.
Jusqu’ici secrétaire général de l’USDP, ce dernier a été remplacé par son ancien adjoint, le général Tin Aung Chit. Le poste de secrétaire général adjoint revient désormais au général Aung Soe, ancien vice-ministre de l’Intérieur et responsable des relations internationales du parti.
Pourquoi les hommes de Min Aung Hlaing ont-ils été écartés ?
Ce jeu de chaises musicales fait apparaître un cénacle composé presque exclusivement de généraux nés dans les années 1950 ou au début des années 1960. Leurs profils sont similaires : Bamars, bouddhistes, ils ont exercé des responsabilités opérationnelles dans les États ethniques et au quartier général de la Tatmadaw. Beaucoup ont été promus et protégés par les généraux Than Shwe et Thein Sein.
Les élections générales de 2025-2026 n’ont donc guère apporté de sang neuf. Les officiers généraux récemment passés de l’uniforme à un siège de parlementaire n’ont obtenu, à de rares exceptions près, aucune responsabilité dans le nouvel organigramme. Seuls les généraux Thet Pon, ancien commandant de la région de Rangoun, et Soe Tint Naing, ancien inspecteur général de la Tatmadaw, sont parvenus à intégrer le CEC.
Autrement dit, les militaires envoyés à l’USDP pour concourir aux derniers scrutins semblent avoir payé leur proximité, réelle ou supposée, avec Min Aung Hlaing.
La vieille garde n’entend pas quitter le devant de la scène. Elle estime également avoir avalé trop de couleuvres ces derniers mois : le parti n’a pas été étroitement associé au choix des candidats présentés aux électeurs et ses fidèles n’ont obtenu aucune responsabilité de premier plan dans le gouvernement formé en avril 2026.
Les généraux restés proches de Than Shwe et Thein Sein n’ont pas davantage apprécié que Min Aung Hlaing s’en prenne à la famille du premier après le coup d’État et critique régulièrement la gouvernance du second.
Surtout, afin de préserver leur capital politique et leur influence, ces hommes ne veulent pas qu’une même personne contrôle à la fois le gouvernement et le parti. Grâce à leurs positions dans les instances dirigeantes de l’USDP, ils entendent conserver leur capacité à peser sur les décisions des assemblées nationales et provinciales et à défendre leurs intérêts institutionnels et patrimoniaux.
Une bataille feutrée pour le Comité exécutif central
Un combat discret pour les postes clés s’est donc déroulé en coulisses. Son ampleur exacte demeure difficile à mesurer, tout comme ses conséquences à moyen et à long terme.
Plusieurs indices témoignent néanmoins des tensions. L’ouverture du quatrième congrès a été reportée, sans explication convaincante, du 2 au 19 septembre. Le 20 septembre, jour de la désignation des membres du CEC, le général Aung Lin Dwe n’était pas visible, contrairement à la session inaugurale. Enfin, le congrès s’est achevé à la veille même de l’ouverture de la troisième session des assemblées nationales, signe que les arbitrages sur les responsables du parti se sont poursuivis jusqu’au dernier moment.
Les rivalités personnelles n’ont cependant pas transpiré publiquement. L’USDP peut ainsi afficher son unité sans trop éc corner l’image de Min Aung Hlaing et préserver sa centralité sur la scène politique du régime militaire.
Beaucoup de zones d’ombre subsistent toutefois. C’est presque incidemment que l’on a appris que Min Aung Hlaing était devenu membre de l’USDP après avoir renoncé à ses fonctions de commandant en chef des services de défense, le 30 mars 2026. Mais on ignore quand il a adhéré au parti et s’il occupe une fonction dans ses instances.
La question n’est pourtant pas anodine : plusieurs dispositions de la Constitution de 2008, notamment ses articles 64 et 232(k), encadrent strictement les responsabilités partisanes que peut exercer le chef de l’État.
Min Aung Hlaing sort-il affaibli du congrès ?
Le fonctionnement du parti majoritaire au Parlement demeure particulièrement opaque. Les modifications statutaires discutées lors de la première journée du congrès n’ont pas davantage été rendues publiques.
Mais un constat se dégage : Min Aung Hlaing ne semble pas avoir réussi à placer en nombre ses fidèles parmi les 46 membres du Comité exécutif central, ni parmi les 336 membres du Comité central et leurs 68 suppléants.
Les postes à pourvoir étaient pourtant nombreux en raison de l’âge de certains titulaires, de problèmes de santé, de démissions ou d’incompatibilités avec des fonctions gouvernementales. Cinq membres du gouvernement Min Aung Hlaing ont ainsi perdu leur siège au CEC, parmi lesquels le général Myo Zaw Thein, également troisième vice-président du parti. La deuxième vice-présidente de la République, Nan Ni Ni Aye, l’une des rares femmes et civiles à avoir accédé aux plus hautes instances du régime militaire, en a également été écartée.
Ces évictions montrent combien les contours d’un véritable « clan Min Aung Hlaing » au sein de l’USDP demeurent flous et son poids politique difficile à mesurer.
Le quatrième congrès aura surtout confirmé une réalité : malgré sa position au sommet de l’État, Min Aung Hlaing n’a pas réussi à prendre pleinement la main sur le parti relais de l’armée. Face à lui, la vieille garde conserve suffisamment de leviers pour défendre son autonomie et, le moment venu, s’opposer aux réformes qui heurteraient les intérêts des hauts gradés et des cadres historiques de l’USDP.
François Guilbert
Rejoignez les plus de 13 000 lecteurs qui reçoivent chaque semaine Gavroche Hebdo. Pour ne rien manquer de l’actualité de la Thaïlande et de l’Asie du Sud-Est, inscrivez-vous en cliquant ici








