Accueil Économie Asean PHILIPPINES – ÉCONOMIE : Comment l’un des moteurs de l’Asie du Sud-Est s’est enrayé

PHILIPPINES – ÉCONOMIE : Comment l’un des moteurs de l’Asie du Sud-Est s’est enrayé

Date de publication : 12/10/2026

 

Marché Philippin

 

Les Philippines avaient tout pour poursuivre leur ascension économique : une population jeune, une consommation dynamique et des millions de travailleurs expatriés qui soutiennent l’activité. Pourtant, la croissance s’essouffle. Après plusieurs rencontres à Manille, les économistes de Bank of America dressent un diagnostic qui tranche avec l’image d’une économie asiatique en plein essor.

 

Pendant des années, les Philippines ont fait figure de marché prometteur en Asie du Sud-Est. Avec plus de 115 millions d’habitants, un vaste marché intérieur et une industrie de services tournée vers l’international, l’archipel semblait disposer des ingrédients nécessaires à une croissance durable. Mais depuis plusieurs trimestres, l’économie peine à retrouver son élan.

 

Le produit intérieur brut (PIB) n’a progressé que de 2,8 % au premier trimestre 2026, puis de 2,3 % au deuxième. Une nette décélération pour un pays habitué à des performances bien supérieures.

 

Après des rencontres avec des responsables publics, des économistes et des investisseurs à Manille, le 5 octobre, Bank of America prévoit désormais une croissance inférieure à 3 % en 2026, suivie d’une reprise limitée à 3,5 % en 2027.

 

Ce pessimisme tranche avec les projections des grandes institutions internationales. Le Fonds monétaire international (FMI) anticipe une croissance de 3,4 % cette année et de 5,1 % en 2027. La Banque mondiale se montre légèrement plus optimiste encore, avec respectivement 3,7 % et 5,2 %.

 

Tous s’accordent sur le ralentissement actuel. Mais ils divergent sensiblement sur la capacité des Philippines à rebondir dès l’année prochaine.

 

Un modèle économique à l’épreuve du ralentissement

 

Pour comprendre les difficultés philippines, il faut revenir aux particularités de leur économie. Contrairement au Vietnam, dont le développement repose largement sur les exportations industrielles, ou à la Thaïlande, où l’industrie et le tourisme occupent une place importante, les Philippines tirent une grande partie de leur dynamisme de la consommation intérieure.

 

Celle-ci bénéficie notamment des revenus envoyés par les millions de Philippins qui travaillent à l’étranger. Ces transferts permettent à de nombreuses familles de financer leurs dépenses quotidiennes, leurs études ou leur logement.

 

L’archipel dispose également d’un secteur particulièrement développé dans les services externalisés. Centres d’appels, assistance informatique, comptabilité et gestion administrative travaillent pour des entreprises étrangères, notamment américaines. Ces activités génèrent des emplois et des recettes en devises. Mais ces atouts ne suffisent plus à compenser la faiblesse de l’investissement et l’essoufflement de la demande.

 

Selon Bank of America, les transferts des expatriés, les augmentations salariales et les dépenses publiques devraient continuer à soutenir l’activité, sans permettre un véritable redémarrage.

 

Le recul de l’investissement public constitue un autre frein. Dans son analyse de septembre, le FMI relève notamment les conséquences du renforcement des contrôles sur les projets d’infrastructure, qui a pesé sur les dépenses de construction. La confiance des entreprises s’en trouve également affectée.

 

Or, les besoins restent considérables. Routes, transports collectifs, ports, réseaux électriques : les Philippines doivent poursuivre leurs investissements pour accompagner leur croissance démographique et améliorer leur compétitivité.

 

La Banque mondiale souligne par ailleurs une autre faiblesse structurelle : contrairement au Vietnam ou à la Malaisie, l’archipel bénéficie relativement peu de l’essor des chaînes de production liées à l’intelligence artificielle et aux technologies avancées.

 

L’inflation frappe le pouvoir d’achat

 

À ce ralentissement s’ajoute une difficulté plus immédiate pour les ménages : la hausse des prix. En septembre, l’inflation a atteint 7,2 % sur un an, contre 6,1 % en août, selon l’Autorité philippine des statistiques. Les transports ont enregistré une hausse de 14,6 %, tandis que les prix des produits alimentaires continuaient d’augmenter.

 

Le riz, aliment de base de la population, illustre cette pression. Son indice de prix a progressé de 20,3 % sur un an en septembre. Une évolution particulièrement sensible pour les familles modestes, qui consacrent une part importante de leurs revenus à l’alimentation. Le renchérissement des dépenses essentielles laisse moins d’argent pour les autres achats. Il pèse ainsi directement sur la consommation, principal moteur de l’économie philippine.

 

La hausse des prix de l’énergie aggrave cette situation. Fortement dépendant des importations de pétrole, l’archipel est particulièrement exposé aux fluctuations des cours mondiaux. La Banque mondiale considère même les Philippines comme l’une des économies d’Asie de l’Est les plus vulnérables à ce choc énergétique.

 

Pour contenir l’inflation, la Banque centrale des Philippines (BSP) a relevé son taux directeur de 0,25 point, à 5 %, le 7 octobre. Cette décision renchérit le coût du crédit, au risque de freiner davantage les investissements des entreprises et les dépenses des ménages.

 

Les autorités se retrouvent ainsi face à un dilemme : combattre l’inflation sans étouffer une activité déjà affaiblie. Bank of America estime que de nouvelles hausses de taux pourraient devenir nécessaires si les pressions sur les prix persistent.

 

Le peso sous pression, les investisseurs prudents

 

Les difficultés de l’économie philippine se reflètent également sur le marché des changes. Les revenus des travailleurs expatriés et des services externalisés apportent régulièrement des devises au pays. Mais les Philippines continuent d’importer davantage de biens et de services qu’elles n’en exportent, ce qui entretient un déficit de leur balance courante.

 

Le peso reste donc vulnérable. Le 12 octobre, il fallait environ 62,79 pesos pour acheter un dollar, selon la Banque centrale. D’après Bank of America, plusieurs investisseurs rencontrés à Manille anticipent un franchissement du seuil de 63 pesos pour un dollar. Il s’agit d’une anticipation de marché, et non d’un objectif officiel. Une nouvelle dépréciation de la monnaie renchérirait les importations, notamment énergétiques, alimentant potentiellement une inflation déjà élevée.

 

Les finances publiques suscitent également des interrogations. Le gouvernement doit poursuivre les investissements nécessaires au développement du pays, tout en soutenant les ménages et en cherchant à maîtriser son déficit budgétaire. Bank of America estime que celui-ci pourrait dépasser les prévisions initiales des autorités.

 

Dans ce contexte, les investisseurs restent prudents sur les obligations publiques à longue échéance. La banque américaine juge néanmoins certaines obligations à plus courte maturité, autour de trois ans, relativement intéressantes. Une appréciation financière qui ne signifie pas pour autant que l’économie réelle soit sur le point de repartir.

 

À ces incertitudes s’ajoute un climat politique tendu, marqué notamment par les procédures de destitution visant la vice-présidente Sara Duterte, à l’approche de l’élection présidentielle de 2028. Un facteur de risque supplémentaire suivi par les investisseurs, sans qu’un lien direct puisse être établi avec le ralentissement actuel.

 

Pour les Philippines, la question n’est plus seulement de surmonter le ralentissement actuel, mais de retrouver les conditions d’une croissance durable

 

Le pays conserve une population jeune, des revenus extérieurs importants et une industrie de services compétitive. Mais ces atouts ne suffisent plus à garantir une croissance rapide. Le redémarrage dépendra notamment de la reprise de l’investissement public, de la maîtrise de l’inflation et du retour de la confiance des entreprises et des consommateurs.

 

C’est précisément sur l’ampleur de cette reprise que les économistes divergent. Là où le FMI et la Banque mondiale envisagent un rebond relativement marqué en 2027, Bank of America redoute une économie durablement installée à un rythme inférieur à son potentiel.

 

Pour l’archipel, le défi est désormais de retrouver les moyens de transformer ses atouts démographiques et économiques en croissance réelle.

 

Gaston Baht

 

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

AFI Thaïlande

Les plus lus