
La Thaïlande intensifie ses efforts diplomatiques pour convaincre la France et plusieurs partenaires occidentaux de revoir leur approche de la crise birmane. Estimant que la stratégie d’isolement adoptée à l’égard de la junte n’a pas permis de débloquer la situation depuis le coup d’État de 2021, Bangkok plaide désormais pour une reprise du dialogue avec Naypyidaw. Une position qui continue de susciter le débat au sein de la communauté internationale.
En déplacement à Paris les 3 et 4 juin, le vice-Premier ministre et ministre thaïlandais des Affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, a exposé cette vision lors d’un entretien avec un conseiller du président Emmanuel Macron. Selon lui, cinq ans après l’adoption par les dirigeants de l’ASEAN du Consensus en cinq points sur la Birmanie, les résultats demeurent limités.
Pour Bangkok, le temps joue désormais contre la stabilité régionale. « Nous ne pouvons pas attendre », a insisté le chef de la diplomatie thaïlandaise, rappelant que son pays partage une longue frontière avec la Birmanie et subit directement les conséquences du conflit. Les affrontements entre l’armée birmane, les groupes armés ethniques et les forces de résistance continuent d’alimenter les déplacements de populations, les défis sécuritaires et les perturbations économiques dans les zones frontalières.
La Thaïlande affirme toutefois que cette politique de réengagement ne saurait être interprétée comme un soutien inconditionnel aux autorités militaires.
Selon Sihasak Phuangketkeow, le dialogue doit également permettre de faire avancer les préoccupations exprimées par Bangkok et par l’ASEAN, notamment sur les questions de réconciliation nationale, de libération des prisonniers politiques et de traitement réservé à l’opposition démocratique.
Le ministre thaïlandais a indiqué avoir lui-même évoqué avec le général Min Aung Hlaing le dossier d’Aung San Suu Kyi, qu’il présente comme une préoccupation majeure de la communauté internationale. Bangkok affirme être prêt à contribuer à toute initiative favorisant une réconciliation politique durable en Birmanie.
Une réévaluation en cours ?
Depuis le renversement du gouvernement élu de la Ligue nationale pour la démocratie en février 2021, la France et l’Union européenne ont adopté plusieurs séries de sanctions visant les responsables de la junte ainsi que certaines entreprises liées à l’armée birmane. Paris soutient également les efforts diplomatiques de l’ASEAN tout en appelant régulièrement à un retour au dialogue politique.
Pour Bangkok, cette stratégie mérite aujourd’hui d’être réexaminée. Le ministre thaïlandais estime que plusieurs pays réfléchissent à de nouvelles formes d’engagement avec Naypyidaw. Il souligne également que plusieurs membres de l’ASEAN ont récemment multiplié les contacts avec les autorités birmanes. Le ministre malaisien des Affaires étrangères s’est déjà rendu en Birmanie, tandis que ses homologues indonésien et laotien envisagent également de s’y rendre.
La Thaïlande propose désormais l’organisation d’une réunion régionale au cours de laquelle le ministre birman des Affaires étrangères présenterait aux autres membres de l’ASEAN un état des lieux de la situation dans son pays. L’objectif serait également d’évaluer si les restrictions imposées à la participation de la Birmanie aux réunions ministérielles et aux sommets de l’organisation pourraient, à terme, faire l’objet d’un assouplissement.
À l’inverse, l’Indonésie et la Malaisie jugent nécessaire de poursuivre leurs efforts d’inclusivité envers les groupes d’opposition. C’est pourquoi Jakarta comme Kuala Lumpur continuent d’organiser des rencontres afin de recueillir les positions des groupes ethniques armés et des plateformes politiques apparues depuis le coup d’État, à commencer par le Gouvernement d’unité nationale (NUG).
Entre dialogue et scepticisme
Cette offensive diplomatique intervient alors que Min Aung Hlaing cherche à promouvoir son propre processus de paix et à renforcer ses contacts avec plusieurs partenaires régionaux. Mais cette stratégie continue de susciter l’hostilité des médias indépendants birmans et des organisations pro-démocratie.
Ces derniers redoutent qu’un assouplissement de l’isolement diplomatique ne contribue à légitimer le régime militaire sans avancées politiques significatives. Ils rappellent que le Consensus en cinq points adopté par l’ASEAN en 2021 n’a jusqu’à présent permis ni de faire cesser les violences ni de créer les conditions d’un dialogue véritablement inclusif.
Comme le soulignait récemment Gavroche, de nombreux observateurs estiment également que le processus de paix mis en avant par Min Aung Hlaing demeure largement piloté par l’armée birmane, sans participation réelle des principales forces d’opposition ni de plusieurs groupes armés ethniques engagés dans le conflit.
En cherchant à convaincre Paris et d’autres capitales occidentales, Bangkok ouvre ainsi un débat plus large sur l’efficacité de la politique menée depuis cinq ans envers la Birmanie. Pour la Thaïlande, directement confrontée aux conséquences du conflit, le moment semble venu d’explorer une nouvelle voie. Pour ses détracteurs, toute évolution devra toutefois s’accompagner de gestes concrets de la junte afin d’éviter qu’un retour du dialogue ne se transforme en simple normalisation diplomatique.
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