
Une chronique birmane de François Guilbert
Alors que les électeurs s’apprêtaient à se rendre aux urnes une dernière fois le 25 janvier, toute la propagande du régime militaire s’est tournée vers les audiences judiciaires qui se tiennent du 12 au 29 janvier à la Cour internationale de justice (CIJ). A y regarder de près, les deux événements ont toutefois beaucoup à voir. Les scrutins et les auditions de La Haye vont (re)formater l’image du général Min Aung Hlaing pour les mois qui viennent.
Le soldat au pouvoir depuis cinq ans compte sur les votations pour asseoir « définitivement » sa légitimité (inter)nationale, encore faudrait-il qu’il ne passe pas aux yeux du monde pour le principal responsable d’un génocide. Les élections ont pour objectif « d’améliorer l’image » de l’armée et de son chef, les débats à la CIJ et leurs rendus ne doivent pas en conséquence venir mettre à mal un possible retour en grâce et une fin d’un isolement diplomatique humiliant voire coûteux.
Au Pays-Bas, les envoyés de la junte ont continué de nier l’identité rohingya
Confrontés à la procédure lancée par la Gambie pour manquements aux obligations relatives à la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, les ministres et les conseils de Nay Pyi Taw énoncent leurs arguments pour ne pas voir condamner la République de l’Union de Birmanie pour les massacres des Rohingyas commis en 2016 – 2017. Aux yeux des généraux putschistes, il s’agit là d’une véritable cause nationale. Il n’est pas question de repentance pour les 10 000 morts et plus de 700 000 déplacés. Il convient de défendre la souveraineté, les intérêts et la dignité de la nation mais aussi de « rétablir la vérité ».
Pour la junte, les élections générales et la défense de la Birmanie devant la CIJ procèdent d’un même objectif : démontrer qu’un nouvel État est en train de naître
Il n’est cependant ni inclusif, ni soucieux des paroles des organisations de la société civile et des victimes. Tout l’appareil communicationnel de l’État est mobilisé à cette fin et parfois jusqu’à la caricature, les communiqués de soutien des acteurs non-gouvernementaux se ressemblent à s’y méprendre. Qu’à cela ne tienne ! L’urgence du moment est d’affirmer que suite aux récentes élections nationales, la Birmanie est entrée dans une « nouvelle phase cruciale de son Histoire » et qu’à la veille d’une reconstruction, notamment économique, elle a besoin du soutien de la communauté (inter)nationale. Dans ce contexte, la procédure en cours devant la CIJ requiert une importance capitale puisqu’elle peut fragiliser l’ensemble du projet. Il dépendrait d’ailleurs d’elle le plein retour de la Birmanie dans le concert des nations. En cela, le combat engagé dans l’enceinte de la CIJ requiert le soutien de tous les citoyens.
Ont été envoyés en avant-postes de cette bataille le ministre de l’Union le colonel Ko Ko Hlaing et la Dr Thida Oo, la ministre de l’Union chargée des Affaires juridiques et procureure générale. Ils sont si conscients de leur rôle que le chef de délégation n’a pas hésité à souligner sur son compte X une « fatigue mentale et physique » consécutive à la longueur des auditions et des séances de travail, sans parler, selon lui, des cinq heures de décalage horaires entre La Haye et Nay Pyi Taw. Mais, rassurant ses concitoyens, il fait face dit-il grâce à l’énergie que lui procure « le soutien et l’encouragement du peuple ». Encore faut-il mettre en évidence, pour ne pas dire en scène, cet élan populaire ! Selon un scénario déjà bien rodé, les militaires s’y emploient par un activisme tous azimuts, et notamment de nombreux communiqués d’associations y compris musulmanes. Les soutiens ostentatoires et guidées par l’appareil d’État ont été jusqu’à s’exprimer en défilés à Rangoun et Mandalay.
La junte a orchestré des manifestations de rues pour afficher un pseudo-soutien populaire à la délégation présente à la Cour internationale de justice
Les cortèges autorisés sont pour le gouvernement de la SSPC une manière de soutenir les franges des soutiens les plus ultranationalistes à la junte mais aussi leurs leaders religieux mis publiquement en cause à La Haye. Dans les médias et les relais sociaux de la Tatmadaw, le langage protestataire recommandé est détaillé et mis en images. Il ne doit pas laisser croire que les mobilisations visent à faire pressions sur la Cour et ses juges. Il se veut …responsable. Il a ainsi été demandé aux manifestants de « s’abstenir de tout discours haineux ou d’utiliser le nom d’un groupe qui n’est pas officiellement reconnu comme une entité ethnique autochtone ».
Au premier chapitre, il s’agit de ne pas donner prise à ceux qui affirment que les discours de haine ont conduit à la mise en route de la machine génocidaire. Il convient donc d’éviter tout langage raciste dans les discours, les slogans ou les pancartes brandies mais les contrevenants ne sont pas poursuivis pour autant, même quand ils se montrent aussi obscènes sur les réseaux sociaux que le colonel Hla Swe, le patron du principal parti pro-militaire de la capitale. Plus encore, les commentaires sur la procédure judiciaire doivent bannir toute référence terminologique aux Rohingyas, dénomination honnie et ne devant être légitimé en rien politiquement et juridiquement par les récits.
La Birmanie des généraux se veut un bon élève de l’ordre juridique international
Pour énoncer ses commentaires devant les juges, la junte a recouru à d’éminents juristes étrangers (ex. Allemand, Britannique, Français). Ceux-ci rappellent que la Birmanie a participé à toutes les étapes de la procédure, en se conformant à chaque ordonnance du tribunal et en s’engageant de manière constructive dans le processus judiciaire. Le sort des Rohingyas dans les villes et les campagnes, lui, n’a pas changé. Les discriminations, les brimades et les exclusions ne se sont pas estompées. Elles sont invisibilisées par la junte devant la CIJ.
Tout en faisant du droit, les conseils de la junte n’ont eu de cesse de nier l’existence d’un peuple rohingya. Ils répètent les arguments éculés, maintes fois énoncés, pour tenter de laver les accusations infamantes. Ils reconnaissent certes que des habitations ont été détruites et des personnes tuées mais il ne s’agirait que d’opérations « antiterroristes visant des cibles militaires légitimes ». Pour étayer leurs affirmations, ils soulignent que bien des destructions ont été causées par l’ARSA, une « organisation terroriste extrémiste semblable à Daech » puisqu’elle a assassiné des civils Mro, Daingnet, Hindous et décapité des musulmans s’opposant à ses projets.
En d’autres termes, ce groupe de « musulmans bengalis » constituait une menace sérieuse qu’il fallait éliminer. Il était à la fois nécessaire et justifié de déployer la force militaire pour faire face à une telle menace dès le début de ses attaques. Ce que conteste les défenseurs de la junte, c’est que la communauté rohingya est constituée une cible en soi alors même qu’ils font un amalgame entre les Rohingyas et l’ARSA, les civils et les groupes de combattants. Ils laissent même implicitement penser que le nombre des victimes est le même que celui des islamistes venus du pays voisin. Ce déni ethnique et d’intentionnalité a fait vivement réagir le 23 janvier les autorités bangladaises.
Selon le récit pro-junte, la Gambie n’a pas prouvé que les actes constitutifs du génocide ont été commis
Pour étayer leur argumentation, les relais de la junte s’en sont pris aux faits, et aux documents mettant en cause la Tatmadaw. Les preuves apportées par la Gambie manqueraient de force probante en raison de l’anonymat de témoignages, de relais de rumeurs, du fait que les rapports de la Mission d’établissement des faits (IIMM) et les autres documents invoqués n’étaient pas le fruit d’une procédure judiciaire ou assimilable. Pire, contre toute évidence, il n’y aurait pas d’inférence directe d’intention génocidaire à partir de propos haineux ou de la tolérance de tels propos. Il ne serait donc pas démontré qu’il existe un plan général visant à détruire, en tout ou en partie, le groupe « musulman bengali ».
Replacées dans leur contexte et à la lumière des opérations antiterroristes, les déclarations du général Min Aung Hlaing ne contiendraient donc aucune affirmation d’intention génocidaire, encore moins un appel au génocide, ni même à la simple violence. Ce raisonnement sonne bon une défense susceptible d’être répétée devant la Cour pénale internationale où le chef de la junte pourrait bien se voir déférer un jour. Tout au plus, les défenseurs de la Tatmadaw admettent qu’il y a eu des déclarations d’individus reflétant une intention génocidaire – ils ne disent pas qui ils sont, et combien ils étaient – mais l’intention génocidaire de l’État ne pourrait être établie en attribuant l’intention génocidaire à des propos d’un ou plusieurs individus.
Puisque la Gambie n’aurait pas réussi à prouver qu’un génocide ait été commis, il serait inutile d’examiner les allégations d’impunité et de destruction de preuves (sic !). Au fond, comme dans tous les pays du monde, lorsque des terroristes menacent l’intégrité territoriale et assassinent des civils innocents, le gouvernement a la responsabilité de protéger ses citoyens. C’est ce qu’aurait fait Nay Pyi Taw, ses opérations ayant même été conduites « conformément aux règles d’engagement de la légitime défense ». Avec de tels arguments, la Tatmadaw est explicitement lavée de ses crimes passés mais aussi présents et futurs car c’est au nom de l’anti-terrorisme qu’elle dit combattre les citoyens qui se sont levés avec des armes contre ses généraux putschistes du 1er février 2021.
François Guilbert
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