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CHINE – GÉOPOLITIQUE : L’Empire du milieu est-il prêt à partir en guerre ?

Date de publication : 04/02/2024
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Porte de la paix Pékin

 

La Chine monopolise l’attention internationale. Logique. Après l’élection présidentielle à Taïwan, les risques de ce détroit décisif pour le commerce mondial sont élevés. Notre ami et chroniqueur Yves Carmona s’est penché sur la question.

 

Par Yves Carmona

 

Comment va la Chine ? Encore elle, puisque tout le monde en parle, ça a l’air répétitif ! mais dans les faits, la Chine d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier, et l’immense Empire du milieu connaît des réalités différentes même en 2024.

 

L’auteur de ces lignes l’a visitée pour la première fois en 1991, on y circulait principalement à vélo, la pollution était réduite dans ce pays encore sous-développé. Aujourd’hui, elle s’associe avec le Singapourien « Scorpio Electric » pour prendre une part de marché en fabricant en Asie du Sud-Est des motos électriques car la concurrence fait rage sur ce secteur.

 

On avait certes massacré place Tian An Mien en 1989, mais depuis, comme l’a pressenti Alain Peyrefitte, « elle s’est éveillée », est devenue un croquemitaine dont les experts aiment à nous convaincre qu’elle nous menace, d’autant que l’économie de marché ne s’y est pas imposée.

 

A défaut de s’y rendre, un séjour de plusieurs semaines au Japon (cf article du 20/12/2023 sur yvescarmona.fr) confirme son omniprésence, suscitant à la fois l’inquiétude mais aussi le souhait d’en tirer avantage, ne serait-ce que par son tourisme de masse. Il faut dire que le PNB par tête en parité de pouvoir d’achat y a quasiment décuplé depuis l’an 2000, de quoi stimuler les envies.

 

Certes, on ne prédit pour 2024 qu’un taux de croissance du PIB d’environ 5,2 % ; mais ce sont les statistiques gouvernementales, sont-elles fiables ? C’est sur elles (Bureau national des statistiques) que se fonde le correspondant du journal « Le Monde » à Shanghai : « Malgré un taux officiel de 5,2 %, la croissance chinoise a déçu l’an dernier, affectée par une crise immobilière qui dure, par le manque de confiance des ménages et par une baisse des exportations. » Croissance d’autant plus faible qu’elle fait suite à une reprise post-Covid décevante.

 

En tout cas, après des taux à deux chiffres, le rapprochement avec l’économie de pays développés se poursuit.

 

Cependant, les compagnies étrangères, parmi lesquelles les entreprises américaines viennent en tête comme le soulignait récemment lors d’un Webinaire l’ambassadeur américain à Pékin, y ont beaucoup investi mais pratiquent de plus en plus  le « China plus one », avec le choix complémentaire de divers pays d’Asie du Sud-Est – Vietnam, Thaïlande, Philippines etc – où on retrouve les avantages de la Chine il y a une ou deux générations : main d’œuvre habile, relativement instruite et disciplinée (il vaut mieux investir dans les dictatures où les travailleurs revendiquent peu), et pas chère – il est rare que les entreprises fassent du respect des droits humains leur boussole.
 La Chine pratiquerait donc un capitalisme d’État sous couvert de communisme et sa population y jouirait de la société de consommation sans poser de questions dangereuses sur le respect des droits de l’homme.

 

Mais non, ce n’est pas si simple. 


 

1/ quand la Chine éternue c’est le monde qui s’enrhume ; si l’économie chinoise va moins bien, le marché chinois est moins rémunérateur et les répercussions sont mondiales. On a actuellement moins peur en Occident d’un ralentissement de la croissances chinoise dont les répercussions sont mondiales que d’un rattrapage par l’armée chinoise de la puissance américaine qui permettrait à la Chine, selon les « experts », d’attaquer Taïwan en 2027.

 

2/  Pourtant, la société chinoise montre des signes de fracture  qui peuvent faire supposer à certains qu’elle risque d’exploser – 1,4 milliards d’habitants, ce n’est pas si facile  d’y exercer le « mandat du Ciel » cher aux Empereurs, même quand le nouvel Empereur  Xi Jinping a succédé à la dynastie des Qing qui s’est effondrée en 1911.

 

Trois signaux d’alerte parmi d’autres.

 

⁃ Le géant immobilier Evergrande est en situation de faillite avec une dette qui s’emballe à 300 Milliards USD en 2024, ce qui a provoqué des manifestations d’emprunteurs ruinés. Comme il ne fait pas que de la promotion immobilière, d’autres activités risquent d’être affectées par ses graves difficultés financières et cette collision inquiète le pouvoir. Il est possible que Evergrande soit sauvée de la faillite grâce à l’intervention de l’État : « too big to fail », mais qu’en est-il de la sécurité juridique des engagements pris, notamment lors de la rétrocession de Hong Kong ?

 

⁃ Les conflits maritimes dans lesquels le pouvoir chinois est impliqué ont fini par susciter le durcissement de pays d’Asie du Sud-Est avec lesquels elle entretenait des relations allant jusqu’à la dépendance comme les Philippines. Celle-ci avait endossé dès 2016 l’avis de la Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer (UNCLOS), anathème pour le pouvoir chinois qui continue de bétonner des rochers pour concrétiser sa présence. Bongbong Marcos, élu en 2022, a rétabli la proximité historique des Philippines avec les Etats-Unis, en offrant notamment à l’armée américaine d’établir quatre nouvelles bases militaires sur son territoire. Le Cambodge est beaucoup plus fragile et cherche à éviter un conflit ouvert avec l’Empire du milieu, très présent notamment en investissement.

 

⁃ La Covid a laissé des traces et peut survenir à nouveau. Comme on s’en souvient, le pouvoir est passé en janvier 2023 d’une politique extrêmement sévère de « no-covid », peut-être inspirée par Jiang Zemin,  à un relâchement quasi-instantané dès sa mort, laissant la pandémie proliférer au prix de nombreuses victimes, Pékin en reconnaissant alors 60 000, surtout des personnes âgées.

 

⁃ Il arrive ainsi ce que voulait l’Occident : la Chine exporte moins car sa démographie stagne, donc la main d’œuvre manque et en plus il faut épargner car la politique sociale est insuffisante. Des centaines de millions de sans-papiers, immigrés de l’intérieur, venus des provinces reculées comme le Yunnan vers l’Est plus développé, n’ont aucune existence légale. Leurs enfants ne peuvent donc s’inscrire à l’école, pas question de regroupement familial d’autant que leur situation précaire les expose à la surexploitation de patrons peu scrupuleux.

 

⁃ Hors de Chine, un système favorisant les intérêts chinois se met en place et les pays les plus faibles sont les premiers à s’y prêter. Pour ne prendre que des exemples asiatiques, la Chine reste un marché d’exportation-clé pour la Thaïlande. Son « Bureau de la politique et de la stratégie commerciales » a signalé une augmentation de 4,5 % des exportations thaïlandaises vers la Chine au cours des six premiers mois de 2023, principalement grâce aux produits agricoles. Dans quelques mois, on pourra prendre le train à Bangkok pour se rendre d’une traite à Kunming. C’est un des effets de la « Nouvelle route de la soie » (BRI) dont le 3ème forum s’est tenu à Shanghai en octobre dernier.

 

– Au Népal, la diplomatie chinoise (« China card ») est devenue un enjeu dans le débat politique. C’est pourtant vers l’Inde que penche ce pays – côté chinois se dresse la barrière de l’Himalaya – mais dans les rivalités incessantes des hommes politiques, l’influence de Pékin pèse.

 

– Enfin, au Sri Lanka, la Chine s’est offert sans coup férir le port  de Hambantota à quelques encablures du rival indien en soutenant discrètement la famille dirigeante Rajapakse et en prêtant, en échange d’un leasing de 99 ans, le prix du port…

 

Mais cette politique opportuniste, plus qu’une stratégie, ne réussit pas toujours. Ainsi l’Italie vient de se retirer de la « Nouvelle route de la soie » bien qu’elle ait été le premier pays du G7 et le premier membre de l’UE à le rejoindre il y a quatre ans dans le cadre d’un accord signé par le Premier ministre italien de l’époque, Giuseppe Conte. Après l’accord, les exportations vers Pékin n’ont augmenté que légèrement – de 13 milliards en 2019 à 16,4 milliards en 2022, la hausse du début 2023 étant principalement liée à un médicament produit par Pfizer en Italie. Cependant, les importations en provenance de Chine ont bondi, passant de 32 à 58 milliards. Autrement dit, l’Italie en tirait moins d’avantages que la Chine, ce qui n’empêche celle-ci de continuer d’y associer un nombre important de pays, dont 13 Européens.

 

Et Taïwan dans tout ça ?

 

« L’endroit le plus dangereux du monde » écrivait l’hebdomadaire « The Economist » le 1er mai 2021, tout en soulignant que plusieurs thèses pouvaient s’affronter sur le risque de guerre – c’est encore le cas. En 2024, la guerre n’a pas éclaté même si Pékin multiplie les manœuvres d’intimidation.

 

S’agit-il pour Xi Jinping d’un enjeu de face vital, son hybris le mène-t-elle inéluctablement à une guerre ? Ou la difficulté à débarquer à Taïwan, un conflit meurtrier non seulement pour les Taïwanais mais aussi pour l’armée chinoise l’en dissuaderont-ils, d’autant qu’une majorité de Chinois préféreraient que d’autres solutions aient été explorées avant d’en arriver à l’extrême ? Ne l’oublions pas, les États-Unis et le Japon ne pourraient rester à l’écart – c’est une nouvelle guerre mondiale qui risquerait d’en sortir.

 

L’île reste leader pour certains produits Hi-tech. Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, TSMC, produit 90% des semi-conducteurs de haut niveau, une filière de 150 Milliards de $, si bien qu’un projet d’implantation à Taïwan d’Apple pour y construire des Iphone à terme pliables est dans les cartons.

 

Bref, la raison économique, comme l’indique Jacques Gravereau dans une récente interview, plaide pour le statu quo. Certes, l’indépendantiste Lai a gagné les dernières élections présidentielles mais il n’a pas de majorité au Parlement et ne prendra ses fonctions qu’en mai prochain. Il est peu probable qu’il proclame l’indépendance au prix d’une guerre meurtrière.

 

Comme le disait l’humoriste Pierre Dac : «  La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir ».

 

Une bonne raison pour ne pas en faire est la recension qui fait suite à cet article de l’excellent livre de l’historien François Gipouloux : « Commerce, argent, pouvoir. L’impossible avènement d’un capitalisme en Chine,  XVIème-XIXème siècle ».

 

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