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Donner à manger, politique d’un geste ordinaire

Date de publication : 17/05/2026
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Éloge du riz dans notre alimentation, une chronique de François Guibert

 

Quoi de plus banal et de plus essentiel que de donner à manger ? Mais nourrir, ce n’est pas seulement satisfaire des besoins alimentaires. Derrière les différentes praxis nutritionnelles et toutes leurs formes de socialisation se cachent d’immenses enjeux moraux, politiques et sociétaux. La manière dont nous donnons à manger transforme, sans que nous y prenions bien garde, les rapports humains et sociaux. C’est pourquoi les débats sur la nourriture pour tous sont loin d’être nouveaux.

 

Les références convoquées dans ce livre en attestent. Elles sont tour à tour bibliques, relatives à la philosophie politique (ex. : Aristote, P. Kropotkine, E. Levinas, M. Mauss, les physiocrates, E. Reclus, S. Weil), aux romans de science-fiction (ex. : I. Asimov, H. Harrison, A. Huxley), aux pratiques boulangères ou de gouvernance (cf. le traité Pilgrim-Wampanoag de 1621, le glanage depuis le Moyen Âge).

 

À vrai dire, ce sont d’abord les pratiques de domination et de dépendance de nos mangeurs qui pèsent sur notre quotidien, celui de nos enfants (cf. les cantines scolaires) et de nos aînés (cf. la gestion des personnes en perte d’autonomie). Dans ce court essai, la philosophe sociale de l’université d’Aix-Marseille, Joëlle Zask, s’est employée à le démontrer, exemples à l’appui, en insistant notamment sur les processus complexes d’enculturation.

 

J. Zask appelle de manière stimulante à ne pas confondre aliments et nourritures, s’alimenter et se nourrir

 

Le propos n’est pas tiers-mondiste. Il est tout simplement interrogatif sur les stratégies de nos États, le libre-échange, nos capacités et nos volontés à nourrir le monde et chacun des individus dans sa singularité. Il rappelle que le fait de donner à manger se pratique à tous les âges de la vie. Mais derrière les expressions de dons se cachent des comportements qui ne sont pas toujours vertueux, voire des politiques publiques aux antipodes de ce qui serait nécessaire pour respecter l’indépendance des individus. Ici, la philosophie se conjugue avec des interrogations sur nos modes de vie actuels et sur les démocraties.

 

Le propos est essentiellement occidentalo-centré, mais il n’est pas réducteur pour autant, comme en témoigne, par exemple, l’évocation du riz en Asie comme vecteur social. Il est tourné vers la générosité, le respect de l’Autre et, pour tout dire, la valorisation des citoyennetés. Il promeut une démocratie plus participative et des aides véritablement nourricières afin d’offrir davantage de libertés aux récipiendaires. Cette approche est l’occasion d’évoquer les travaux de l’économiste américaine E. Ostrom (1933-2012) sur les stratégies de mise en commun (entraides, productions, services, terrains) et leurs multiples déclinaisons organisationnelles possibles (cf. Guerrilla Grafters, Sécurité sociale alimentaire…).

 

Dans la perspective d’une construction d’un meilleur vivre-ensemble, le système éducatif japonais est vanté sous l’angle de son programme kyushoku, pour lequel le repas est un moment d’apprentissage (savoir-vivre, lutte contre le gaspillage, partage) ; manger et éduquer s’entremêlent et se complètent. Un modèle qui s’est d’ailleurs répandu à petite échelle dans 23 pays européens sous la dénomination SchoolFood4Change. Des exemples à suivre ! A contrario, J. Zask se montre très sévère envers la charité alimentaire et ses modi operandi les plus courants. Ils rendent trop souvent dépendants ceux qu’il est impératif d’aider.

Les ONG de solidarité sont vertement critiquées pour se prêter, de fait, à des opérations industrielles de “charity washing” ou de “nutrition washing”.

 

Il est en effet très inquiétant de voir, dans les dons aux banques alimentaires, une part croissante de produits alimentaires ultra-transformés. Ils accentuent, pour leurs consommateurs, les risques d’un large éventail de pathologies dommageables (cancer, dénutrition, diabète, obésité, troubles mentaux). La rareté des produits frais distribués est un problème sérieux qui ne trouve guère de solutions appropriées. Pour les plus pauvres, les repas pris ressemblent de plus en plus à des rations. En Europe et ailleurs, la food literacy devrait s’intéresser davantage à ces pratiques. À ce titre, Joëlle Zask ouvre la voie à des recherches novatrices sur la philosophie politique de la nourriture et à des débats de société particulièrement stimulants, mais qui devront être mieux ordonnés si l’on veut voir chacun d’entre nous devenir un acteur participatif de l’alimentation pour tous.

 

Joëlle Zask : Donner à manger, politique d’un geste ordinaire, Premier Parallèle, 2026, 204 p, 17,00 €

 

François Guilbert

 

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