
Une chronique siamoise de Patrick Chesneau
À Bangkok, les fêtes de fin décembre sont toujours une parenthèse enivrante. La ville enfile sa tenue d’apparat. Décorations clinquantes. Concerts géants arrosés à coups d’hectolitres de bière. Feux d’artifice. Spectacles pyrotechniques et drones lumineux. Des vibrations enjouées emplissent l’air. Liesse exubérante. Partout, les foules exultent à l’occasion de cette soirée charnière entre deux millésimes.
Transmission de pouvoir et passation de flambeau impliquant, en préalable, la brusque mise au rencart d’un monde soudain frappé de péremption.
Aucun doute n’est permis. Les douze derniers mois se font éconduire sans ménagement. 2025 n’en mène pas large. Il faut dire que l’année en a lourd sur la conscience. Trop d’événements douloureux. Elle a beau faire diversion, profitant des festivités d’après Noël, son avenir est bel et bien scellé. Vouée à rejoindre les oubliettes de l’Histoire. Une disparition programmée en mode fin de règne pour cause d’obsolescence calendaire.
Vu de l’extérieur, 2025 est un cru inexorablement supplanté par son successeur chronologique. Ordre naturel du temps qui passe. De l’intérieur, c’est une autre échelle de temps qui accapare l’attention. 2568, en fin d’exercice, se fait tailler des croupières. Sous couvert de calendrier bouddhique, un affrontement temporel de forte magnitude se joue à l’insu des profanes venus de l’Ouest. Seuls les Thaïs en ont une compréhension implicite.
Beaucoup plus rassérénantes, les cartes de vœux made in Siam. Vrai motif de joie, c’est l’indispensable ingrédient de saison. Toujours finement ciselées. Les traits de plume sont délicats. Pleines d’enluminures et d’illustrations. Souvent, elles sont, en miniature, la représentation graphique des principales régions de Thaïlande. Le but étant, par l’image, de valoriser la destination auprès des visiteurs du monde entier. Je suis fort aise de constater que la capitale du plus somptueux royaume répertorié à ce jour n’est jamais omise. Comme si tous les dessinateurs lui reconnaissaient un rôle prépondérant dans l’art de façonner une image de marque.
Le souligne-t-on suffisamment ?
Dans l’offre des produits touristiques, la bannière Amazing Thailand doit beaucoup à Bangkok. Krung Thep Maha Nakhon, de son nom thaï, est un aimant. Bien sûr, il faut un large éventail de propositions culturelles et identitaires pour satisfaire une communauté aussi éclectique que celle des Farang.
Pour ma part, je concède une évidence. Je ne lésine pas sur mon engouement pour la ruralité profonde. La Thaïlande agreste, souvent poétiquement bucolique. J’adhère au mode de vie « jangwat and co » (les provinces), mais la vérité sans fard m’oblige à ajouter sur-le-champ : seulement par intermittence. Fondamentalement, je sais que j’appartiens à la ville géante, trépidante, insatiable. Je me fonds dans cette capitale aux allures de précipité chimique. Un bain d’émulsion vivifiant.
Dans le tableau de ma Thaïlande énamourée, il y a les rizières hypnotiques de l’Isaan. Mais il y a aussi, simultanément, les séquences urbaines de la vie frénétique à ras de bitume. Dans la corbeille des atouts savoureux mis à la disposition des esthètes bourlingueurs, je picore la magie que procure la guirlande des rooftops à portée d’étoiles.
La Cité des Anges est un scintillement dans un monde assombri. Elle fait surgir en moi un perpétuel émerveillement. Dès lors, nul ne s’étonnera que la mégapole foisonnante, alambic proche de l’ébullition, soit une rampe de lancement idéale pour toute année à peine née en quête de légitimité immédiate. Déployant animations et fastes en plusieurs emplacements stratégiques, il ne tient qu’à la nouvelle venue de frapper les esprits.
À elle de faire comprendre qu’à son tour, elle s’empare des commandes pour un laps d’un an. Elle imprime déjà son tempo. Mieux, elle accompagne une rotation de la Terre à un rythme oriental qui lui est propre. Délicieux tournis. Bangkok est une farandole énigmatique. Dans un tel décor, 2025 égrène ses dernières heures, sachant qu’il lui faut plier bagage.
À très vite pour franchir un nouveau seuil. 2026 s’installe. 2569 pour les intimes.
Patrick Chesneau
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