
Le Vietnam est devenu en vingt ans l’une des grandes bases mondiales de production électronique. Il veut désormais franchir une étape plus difficile : ne plus seulement fabriquer pour les géants technologiques, mais concevoir davantage de puces et développer ses capacités dans l’intelligence artificielle. Une montée en gamme qui dépendra notamment de sa capacité à former suffisamment d’ingénieurs et à conserver davantage de valeur sur son territoire.
Samsung, Intel et leurs nombreux fournisseurs ont contribué à faire du Vietnam un maillon majeur des chaînes mondiales de l’électronique. Smartphones, ordinateurs et composants sortent en masse des usines vietnamiennes avant d’être exportés vers le reste du monde.
Intel a ainsi investi 1,5 milliard de dollars dans son implantation de Hô-Chi-Minh-Ville, devenue son plus grand site d’assemblage et de test au monde. Le groupe y emploie environ 6 000 personnes et estime que l’usine a généré plus de 90 milliards de dollars d’exportations cumulées.
Ce modèle a largement contribué à l’essor industriel vietnamien. Mais il présente une limite : accueillir la fabrication d’un produit ne signifie pas nécessairement capter la partie la plus rémunératrice de sa chaîne de valeur.
De l’assemblage à la conception
Le cas des semi-conducteurs l’illustre particulièrement bien. Selon des estimations de la Semiconductor Industry Association citées par les autorités vietnamiennes, la conception représente environ 53 % de la valeur de la chaîne des semi-conducteurs, contre environ 6 % pour le packaging et les tests.
Or le Vietnam s’est jusqu’ici surtout développé dans ces activités situées en aval de la filière. Hanoï veut désormais remonter vers la conception et la fabrication, où se concentrent davantage la technologie, la propriété intellectuelle et les marges.
Une étape symbolique a été franchie le 16 janvier 2026, lorsque Viettel a lancé à Hanoï la construction de ce que les autorités présentent comme la première usine vietnamienne de fabrication de puces. Le gouvernement considère précisément la fabrication comme l’un des principaux maillons qui manquaient encore à l’écosystème national.
Les ambitions sont considérables. D’ici 2030, le Vietnam veut compter au moins 100 entreprises de conception de puces, une usine de fabrication et dix unités de packaging et de test. Hanoï vise également plus de 25 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel pour l’industrie des semi-conducteurs.
Un autre objectif officiel permet toutefois de mesurer le chemin restant à parcourir : le gouvernement vise 10 à 15 % de valeur ajoutée réalisée au Vietnam dans cette industrie à l’horizon 2030.
Nvidia mise aussi sur le Vietnam
L’intelligence artificielle constitue l’autre versant de cette montée en gamme.
Le choix du Vietnam par Nvidia donne une certaine crédibilité à cette ambition. Le géant américain des puces pour l’IA a annoncé en décembre 2024 la création de son premier centre vietnamien de recherche et développement, consacré notamment à l’intelligence artificielle et aux logiciels. Nvidia indiquait alors travailler avec plus de 100 start-up vietnamiennes et 65 universités.
Hanoï cherche parallèlement à développer les infrastructures numériques, les centres de données et les capacités de calcul nécessaires à l’IA. En août 2026, le gouvernement a encore renforcé cette stratégie en adoptant un programme national consacré au développement des compétences dans ce domaine.
L’objectif économique dépasse donc largement l’adoption de nouveaux outils numériques : le Vietnam veut utiliser sa puissance manufacturière comme tremplin vers des activités technologiques générant davantage de valeur.
Le vrai goulot d’étranglement : les ingénieurs
Construire des usines et attirer des capitaux ne suffira cependant pas. Encore faut-il disposer des femmes et des hommes capables de concevoir les technologies et de faire fonctionner ces nouvelles installations.
Le Vietnam veut former d’ici 2030 au moins 50 000 diplômés de niveau universitaire ou supérieur pour l’industrie des semi-conducteurs. Parmi eux, 15 000 devraient se spécialiser dans la conception des circuits et 35 000 dans les autres étapes de la filière, notamment la fabrication, le packaging et les tests. Au moins 5 000 devront posséder une expertise approfondie en intelligence artificielle.
La difficulté ne tient pas seulement au nombre de diplômés. Les semi-conducteurs exigent des laboratoires, des équipements coûteux, des enseignants spécialisés et une expérience industrielle qui demande du temps à acquérir.
Un dossier récent de Bloomberg Businessweek Vietnam consacré à la relance du nucléaire vietnamien illustre ce problème à une autre échelle. Après l’abandon du précédent programme en 2016, une partie des étudiants envoyés se former à l’étranger s’est tournée vers d’autres secteurs. Avec la relance du nucléaire, le pays doit aujourd’hui reconstituer certaines de ces compétences.
Le parallèle a ses limites, mais il met en évidence une difficulté commune aux industries de pointe : les investissements peuvent arriver beaucoup plus vite que les spécialistes capables de les exploiter.
La concurrence monte en Asie du Sud-Est
Le Vietnam n’est pas seul dans cette course. La Malaisie dispose déjà d’un important écosystème dans les semi-conducteurs, Singapour concentre de nombreuses activités technologiques à forte valeur ajoutée, tandis que la Thaïlande cherche elle aussi à attirer les investissements dans l’électronique avancée, les centres de données et l’IA.
La concurrence ne se joue donc plus seulement sur les salaires ou les avantages fiscaux. Les investisseurs regardent désormais la disponibilité des ingénieurs, les capacités de recherche, les infrastructures numériques et surtout la disponibilité d’une électricité abondante et fiable.
C’est également l’un des enseignements qui ressort du dossier de Bloomberg Businessweek Vietnam sur les investissements étrangers de nouvelle génération : pour les industries technologiques, le coût du travail ne suffit plus à départager les destinations.
Après les usines, la technologie
Le Vietnam possède néanmoins un avantage considérable : il ne construit pas cette nouvelle stratégie à partir de rien. Il dispose déjà d’une importante base industrielle, d’un réseau de fournisseurs internationaux et d’une place centrale dans les stratégies de diversification des chaînes d’approvisionnement asiatiques.
L’enjeu consiste maintenant à utiliser cette puissance manufacturière pour acquérir progressivement davantage de compétences technologiques propres.
Le Vietnam a déjà démontré qu’il savait attirer les usines. La prochaine étape sera plus exigeante : concevoir davantage, maîtriser davantage de technologies et conserver sur son territoire une part plus importante de la valeur créée.
La bataille ne se jouera donc plus seulement sur le coût du travail. Elle se jouera sur les ingénieurs, l’énergie, la recherche et la capacité du Vietnam à transformer son succès industriel en puissance technologique.
Gaston Baht
Rejoignez les plus de 13 000 lecteurs qui reçoivent chaque semaine Gavroche Hebdo. Pour ne rien manquer de l’actualité de la Thaïlande et de l’Asie du Sud-Est, cliquez ici









