
Une chronique birmane par François Guilbert
Élu président de la République avec 73,4 % des voix des parlementaires des deux chambres de l’Union le 3 avril, le général (cr) Min Aung Hlaing renforce son emprise sur le pouvoir conquis par la force le 1er février 2021. L’ex-commandant-en-chef des services de défense devient le premier chef de l’armée à accéder directement à la tête de l’État depuis le général Ne Win. Ses cinq prédécesseurs n’avaient pas exercé un tel mandat.
À 69 ans, le soldat putschiste dispose sur le papier de tous les instruments pour gouverner seul jusqu’en 2031. Constitutionnellement, il pourrait même, au titre de l’article 61 alinéa b de la loi fondamentale, briguer un deuxième mandat de cinq ans.
Une mainmise totale sur l’appareil d’État
Aucun des récents remaniements (parlements nationaux et provinciaux, gouvernement, armée, fonction publique) n’a fait apparaître de personnalités dont la carrière ne soit pas étroitement liée à la sienne. Dans les jours à venir, cette domination sur les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire se complétera par la formation d’un nouveau gouvernement d’ici les fêtes de Thingyan, la désignation des gouverneurs des sept États et sept régions, ainsi que la nomination d’au moins cinq personnalités au Conseil consultatif de l’Union (UCC). Ces dernières l’aviseront et veilleront à la bonne mise en œuvre des politiques étrangère, législative, de paix et de sécurité nationale, « sans porter atteinte aux pouvoirs exécutif et judiciaire ».
Pour conduire son action, le chef de l’État s’appuiera sur des assemblées nationales et provinciales dont 100 % des présidents appartiennent au parti relais de l’armée depuis trois législatures.
Pouvoir personnel et contrôle de l’armée
Formellement retiré de l’armée, Min Aung Hlaing continue d’asseoir son pouvoir personnel à travers elle. Il a désigné un successeur déjà sexagénaire, sans réseau d’allégeances personnelles structuré. Celui-ci présidera le Conseil national de sécurité de défense, que le président pourra convoquer à sa guise. Il pourra également instrumentaliser l’UCC selon son bon vouloir.
En cas de vacance du pouvoir (démission, mort ou autre cause), il a veillé à ce qu’un ex-soldat assure la continuité des institutions. Cette tâche revient, selon l’article 73.a, au vice-président de la République le deuxième mieux élu : le général (cr) Nyo Saw. Désigné par les parlementaires-militaires, ce dernier a recueilli 21,6 % des voix à la présidentielle. Ancien premier ministre USDP (2025-2026) et quatrième vice-président de l’USDP, il a dirigé l’un des plus grands conglomérats de l’armée, la Myanmar Economic Corporation. La Tatmadaw conserve ainsi au plus haut niveau de l’exécutif un homme garant de ses intérêts économiques.
Une direction exécutive et législative largement militarisée
Six des sept plus hautes fonctions exécutives et législatives issues des élections générales de la junte ont été attribuées à d’anciens militaires. 83 % d’entre eux sont des généraux issus de l’armée de terre et de son infanterie.
Le jeu de chaises musicales provoqué par les départs, le 30 mars, du commandant-en-chef Min Aung Hlaing et de son adjoint Soe Win a entraîné des promotions en cascade d’officiers issus des mêmes filières. Cela reflète la verticalité et l’homogénéité de la chaîne de gouvernance de celui qui est passé de chef de l’État par intérim (2025-2026) à onzième président de la République.
Une « USDPisation » qui ne change rien au pouvoir militaire
Au terme des élections générales orchestrées par Nay Pyi Taw, le cœur du pouvoir reste aussi militaire qu’il l’était ces cinq dernières années sous le SAC (2021-2025) puis la SSPC (2025-2026). L’USDPisation du régime ne modifie pas la donne : le parti hégémonique dans les parlements demeure celui des généraux et des putschistes.
Les élections 2025-2026 n’ont pas transféré le pouvoir à des civils. Elles ont simplement mis en place ou maintenu des militaires habillés en civil. Min Aung Hlaing sert l’armée depuis 1974 et y a passé les deux tiers de sa vie. L’absence de rupture civilo-militaire est d’autant plus visible qu’il est toujours officiellement appelé « Senior General », contrairement aux autres officiers à la retraite désignés par « Monsieur » (U).
L’élection d’une femme vice-présidente reste anecdotique
L’élection de Daw Nan Ni Ni Aye à la deuxième vice-présidence – une première – est quasi anecdotique au regard du monopole militaire sur les postes clés. Cette Karen, seule femme avec Daw Nwe Nwe Oo à avoir accédé à une fonction présidentielle en 2026, est liée depuis seize ans à l’USDP et aux partis pro-junte. Elle préside l’USDP dans l’État Kayin et est proche du Chief Minister U Saw Myint Oo. Son père, Saw Boe Ni, fut un membre éminent du comité central du Parti du programme socialiste birman (BSPP) sous Ne Win.
Expérimentée, elle entame son quatrième mandat consécutif et a présidé plusieurs commissions parlementaires. Elle a su survivre politiquement aux succès électoraux de la Ligue nationale pour la démocratie de Daw Aung San Suu Kyi. Cependant, son poids reste limité : face à Min Aung Hlaing, elle n’a recueilli que 4,9 % des voix et a perdu 75,2 % de ses soutiens en une semaine.
Un scrutin qui confirme la domination de Min Aung Hlaing
L’USDP a présenté trois candidats aux fonctions présidentielles, loin du multipartisme affiché. Min Aung Hlaing a siphonné les suffrages de ses « rivaux » (+73,7 %), confirmant qu’il reste le patron des élus USDP, même si plus d’un quart des parlementaires n’a pas voté pour lui.
C’est le prix à payer pour l’affichage « démocratique » du régime issu d’élections tronquées. Ses thuriféraires pourront ainsi affirmer que, dans sa « démocratie multipartite dirigée », il n’a pas atteint les scores des autocrates qui l’ont félicité : Xi Jinping (100 % en 2023), Loukashenko (87,6 % en 2025) ou Poutine (87,3 % en 2024).
Quelles perspectives pour les citoyens birmans ?
Les citoyens de Birmanie se demandent ce que cette élection va leur apporter de nouveau. Min Aung Hlaing prêtera serment la semaine du 6 avril. Rien n’indique qu’il sera plus précis sur ses intentions futures. Depuis des mois, il se présente comme un fonctionnaire loyal aux institutions, prêt à répondre aux appels de la Nation sans rien réclamer pour lui-même.
Dans les heures suivant son élection, il est resté totalement silencieux. On ignore même s’il a assisté au vote qui l’a porté à la tête de l’État, car il n’est pas apparu lors de la retransmission télévisée. Ses soutiens chinois ont été les premiers à le féliciter, à commencer par le président Xi Jinping au nom d’une « communauté ayant un avenir conjoint », ainsi que l’Armée unie de l’État Wa (UWSA), l’Armée de l’Alliance démocratique nationale (NDAA) et le Comité pour la paix et la solidarité (Groupe Mongla).
François Guilbert
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