
Une chronique birmane de François Guilbert
Amnistie pour le nouvel An : Suu Kyi demeure condamnée à plus de deux décennies de détention
La première amnistie de l’ère présidentielle Min Aung Hlaing a rendu son verdict. Peu de mesures de clémence. Parmi les quelques 4 335 personnes libérées, les prisonniers politiques s’avèrent bien peu nombreux. Pour ne pas se laisser tromper par la propagande de la junte, examinons les chiffres. Les détenus retrouvant les leurs représentent dans leur ensemble seulement 30 % de toute la population carcérale retenue pour des motifs politiques. Avec moins de deux cents condamnés-politiques élargis le vendredi 17 avril, c’est de l’ordre de 1% de tous les captifs-politiques qui viennent donc de quitter leur cellule.
La mansuétude pour ouvrir la voie d’une réconciliation nationale n’est pas encore au rendez-vous
Néanmoins, trois personnalités de grande notoriété ont pu rejoindre leur domicile : un parlementaire de la Ligue nationale pour la démocratie (Dr Tin Min Htut), la documentariste condamnée à perpétuité Shin Daewe et le président de la République U Win Myint. Comme tous les autres affranchis du jour, si l’un ou l’autre se voit une fois encore présenter à la justice sa nouvelle peine viendra s’ajouter aux années de détention qui lui restaient encore à purger à l’heure de sa soi-disant amnistie (article 401.1 du code pénal). Dans le cas du chef de l’État de l’ère pré-coup d’État, cela peut représenter quelque chose comme quatre années et demi supplémentaires de cachot.
Ce dispositif juridique est une épée de Damoclès pour tous ceux qui voudraient à nouveau s’engager en politique en contestant, par exemple, la légitimité des autorités adossées aux élections de décembre 2025 – janvier 2026 du régime militaire. Il est une menace explicite pour le président U Win Myint qui a été fait durant sa détention en 2021 le président du gouvernement de l’opposition (NUG).
Le président U Win Myint a retrouvé son domicile rangounais
Son affranchissement du centre pénitentiaire de Taungoo (province de Bago), après avoir déjà purger 60% du temps de sa peine, a été confirmé par le porte-parole de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD). Elle a également été étayée par une photo de famille diffusée sur les réseaux sociaux. On y voit le président renversé attablé sans sourire au côté de son épouse Daw Cho Cho, sa fille Daw Phyu Phyu Thin et son gendre U Soe Moe.
Les proches du responsable politique de 74 ans ont dépeint un homme en bonne santé. Néanmoins, il ne s’est pas encore exprimé à la presse. Personne ne sait d’ailleurs s’il le fera dans les heures ou les jours qui viennent et, plus encore, s’il pourra reprendre des activités partisanes. Son mentor s’est vu, elle, accordé une remise de peine bien modeste : 4 années et six mois.
Daw Aung San Suu Kyi demeure condamnée à 22 années et demi de prison
Pour la troisième fois, la prix Nobel de la paix a bénéficié d’une « faveur ». Comme tous les condamnés à moins de 40 ans d’incarcération, elle a vu sa peine réduite d’un sixième.
Après avoir été punie de 35 années d’incarcération pour 19 charges, toutes aussi fallacieuses les unes que les autres, la voilà pouvoir espérer retrouver sa pleine liberté à l’horizon de la mi-2043. Elle aura alors …98 ans. Cet horizon esquissé, il reste à savoir si La Dame de Rangoun va demeurer, comme ces dernières années, à l’isolement dans la prison centrale de Nay Pyi Taw ou se voir assigner à résidence.
Sa famille et ses partisans veulent croire, depuis quelques jours, dans le deuxième scénario, tant pour reprendre contact avec une femme dont aucune image n’a filtré depuis mai 2021 que pour s’assurer de sa santé connue uniquement par ouï-dire.
A son domicile du 54 de la rue de l’Université à Rangoun, aucun préparatif n’est visible. Les barrières à l’entrée de sa porte n’ont pas été levées. Compte tenu du contentieux familial et successoral pesant sur cette habitation, il paraît peu probable qu’elle y réside à nouveau prochainement. Il est plus vraisemblable qu’elle se voit imposer un autre lieu de vie, public ou privé, plus facile à contenir et à surveiller par l’appareil de sécurité au service du général Min Aung Hlaing.
La capitale s’y prêterait certainement plus aisément. Mais, les autorités n’ont laissé filtrer aucune de leur intention en la matière. C’est pourquoi, trois cadres du comité exécutif de la NLD se sont rendus à Nay Pyi Taw dès le 17 avril pour recueillir plus d’informations sur une éventuelle assignation à résidence et rencontrer les avocats de la Conseillère pour l’État déposée par la force voici cinq ans.
Derrière cette question immobilière se cache un débat plus politique et plus essentiel pour l’avenir de la Birmanie. Lors de sa prise de fonction présidentielle, le général Min Aung Hlaing a fait savoir qu’il accorderait des grâces à ceux qui « méritent la réconciliation et la justice sociale », reste à savoir si Ama Suu peut se voir appliquer un pardon plus large.
Un dialogue de haut niveau pourrait avoir été (r)établi avec l’ex-cheffe du gouvernement
Selon certaines sources, Daw Aung Suu Kyi aurait reçu tout récemment la visite du ministre de l’Intérieur, le général Nyunt Win Swe qu’elle a connu commandant de la région militaire de Rangoun mais aussi celle d’un autre familier, le général Yar Pyae, appelé, lui, le 11 avril aux fonctions de secrétaire du Comité central pour l’unité nationale et la consolidation de la paix (NSPCC) et à la présidence de son comité de négociation.
Des hommes clés dans le « processus de paix » à la manière du général Min Aung Hlaing. Si leurs attentes est une nouvelle fois de demander à la dirigeante populaire de la NLD de condamner le gouvernement d’opposition, ses alliés ethniques et des Forces de défense populaire (PDF), les discussions risquent de ne pouvoir déboucher sur grand-chose. Parmi les rebelles ethniques ayant encore bataillé récemment avec la Tatmadaw, seule l’Armée de libération nationale Ta’ang (TNLA) a envoyé un message cordial au général Min Aung Hlaing pour son élection, très probablement suite aux très fortes pressions de Pékin à voir comment les organisations de la société civile ta’ang réagissent avec hostilité à ce message.
Le chemin vers la paix n’est pas encore là. La Tatmadaw n’a d’ailleurs pas réduit ses offensives ces dernières semaines y compris pendant les fêtes de Thingyan, bien au contraire. Jamais autant de civils n’ont été tués par des bombardement aérien qu’au mois de mars 2026, par exemple.
Une mesure de l’amnistie doit retenir l’attention : les peines de mort sont commuées
Si en 1989 le Cambodge d’Hun Sen su abolir la peine capitale dans son approche de la paix civile, le général Min Aung Hlaing a, lui, décidé de ramener les condamnations à la peine capitale à quatre décennies d’emprisonnement. Un peu plus d’une centaine de jeunes sont concernés par cette mesure. N’oublions pas que la très grande majorité des femmes et des hommes placés dans les couloirs de la mort ont été condamnés par les justices civiles et militaires du Conseil de l’administration de l’État (SAC, 2021 – 2025) puis de la Commission d’État pour la sécurité et la paix (SSPC, 2021 – 2026).
La junte ayant exécuté quatre militants prodémocratie en juillet 2022, un précédent depuis de nombreuses décennies, il était à craindre que la sanction ultime soit tôt ou tard appliquée à nouveau. Formons le vœu que cette requalification ouvre la voie à ne plus voir prononcer cette peine, tant par les tribunaux sous l’autorité du régime militaire installé en 2021, ses alliés ethniques (ex. UWSA) que par ceux dépendant des gouvernances des oppositions (ex. KIA, MNDAA, NUG-PDF), qu’elles qu’en soient les motifs et les abominables crimes avancés.
Désormais, il conviendrait de rapidement parvenir à la libération totale de tous les prisonniers politiques pour entamer un véritable chemin de sortie de crise. A ce stade, les libérations agréées par le général Min Aung Hlaing relèvent de la tactique diplomatique pour améliorer l’image désastreuse de son régime, faire baisser incidemment les pressions (in)ternationales dont il est l’objet et se voir accorder un peu plus de légitimité.
François Guilbert
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