
Une chronique siamoise et sociétale de Patrick Chesneau
Découvrir la Thaïlande est presque toujours un moment de bascule.
Une étape charnière. Un moment clé.
Le point de départ d’un engouement irréversible.
À l’échelle du temps, il y a l’avant et l’après.
La césure est existentielle.
Beaucoup se joue dans les premiers instants, alors que le décalage horaire, le fameux jet-lag, n’est pas encore digéré.
Première fois, premières impressions.
À l’identique d’une rencontre avec une personne.
Qu’en est-il au juste ?
Dès le séjour inaugural, la réalité percute toutes les certitudes engrangées au fil des ans dans le pays d’origine.
L’étonnement commence au pied du Yaksa, ce géant protecteur de la mythologie thaïe. Le gardien bienveillant accueille les voyageurs. Il trône en majesté à l’aéroport de Suvarnabhumi (prononcer Souwannapoume).
Première épreuve, dès les premiers pas à l’air libre :
la plongée dans la fournaise.
Sudation extrême et hygrométrie aux normes orientales.
Chaleur-moiteur, couple infernal pour la plupart des visiteurs.
Il faut impérativement tenir.
Au moment de la plongée au cœur de la capitale trépidante, on se sent spongieux.
C’est le grand bain urbain.
De quoi être submergé par la vision des foules vibrionnantes, constamment affairées, à Bangkok.
Prendre ses marques au plus vite est une absolue nécessité dans une mégapole kaléidoscopique, aire de vie de 15 millions d’habitants.
La ville qui ne dort jamais.
La ville des 4 000 magasins 7-Eleven.
Marquée par la juxtaposition permanente d’une modernité aux accents futuristes et de la tradition héritée du tumulte des siècles.
La société thaïlandaise, à la fois connectée et ancestrale, est imprégnée par cette dualité.
Inévitable disparité entre les époques, résolue non pas dans l’opposition violente mais dans la complémentarité et la symbiose.
L’histoire a accouché d’une ville-fusion.
Le choc culturel et l’émerveillement des premières découvertes
À peine débarqué, le visiteur occidental est directement confronté au choc tellurique des cultures.
Les premières interactions, les premiers échanges avec les locaux donnent lieu à une confrontation, le plus souvent joyeuse et débonnaire.
La priorité étant de se familiariser avec un biotope humain totalement original.
Inséparable du décor, de l’ambiance, de l’atmosphère des antipodes.
Comment incuber autant d’émotions inédites en un laps de temps réduit ?
Généralement, ces prémices dans la Cité des Anges désarçonnent l’esprit cartésien venu d’Europe.
La suite est tout aussi déterminante.
Le Royaume de Siam s’insinue progressivement par le biais d’un charivari d’images, de couleurs, de sons et d’odeurs.
Se rappelle-t-on les émerveillements des premières déambulations dans l’immense territoire situé sous la boucle du Mékong ?
Les déambulations hypnotiques dans un paysage de rizières, piqueté de palmiers longilignes ? La force placide des buffles ?
On sait que l’acquisition des rudiments de la langue thaïe est indispensable pour entretenir quelques échanges avec un peuple étonnamment chaleureux et accueillant, citadins et chawnaa (tchaona, paysans), dans les villes, les bourgades, les hameaux, les campagnes.
L’exploration minutieuse de la société vernaculaire, la flamme des premiers émois amoureux, la découverte de tant de trésors :
Non seulement Bangkok mais aussi l’Isaan, le Triangle d’Or, le golfe du Siam ou les îles éparses sur la mer d’Andaman…
Sous cette latitude rythmée par les moussons et les canicules, la simple joie d’exister est une donnée ressentie avec une intensité plus extrême qu’ailleurs.
L’apprentissage d’un autre rythme de vie
Au fond de soi, opère une étrange émulsion.
Difficile à cerner. Encore plus complexe à analyser sur-le-champ.
Au mieux, sent-on que cette emprise du réel tropical pulvérise la raison.
C’est pour le moins surprenant et… infiniment jubilatoire.
Le début d’une alchimie ?
Tous les bourlingueurs l’attestent.
Les témoignages concordent : L’expérience du pays du sourire est unique. L’équivalent d’une métempsychose, concept central dans les philosophies orientales.
En découle une transformation intérieure inéluctable. Ce qui s’enclenche est un processus assimilable à un parcours initiatique. Est-on conscient de cette mutation intérieure ? Le cheminement est long. Sinueux. Parsemé d’embûches.
Il y a nécessité impérieuse à s’approprier les mécanismes qui ont cours en Thaïlande : le respect, la bienséance, la susceptibilité.
Décoder la panoplie des sourires.
Décrypter la gestuelle thaïe.
Au risque de la provocation ou de l’offense, on ne pointe pas le doigt comme on le fait en France.
Identifier autrement que par le registre verbal ce qui provoque gêne, embarras, voire désagrément manifeste.
Ne jamais faire perdre la face à un interlocuteur. Maîtriser ses propres émotions. Éviter à tout prix colère, emportement, irascibilité trop démonstrative.
Apprendre la patience est une règle de survie.
Ne plus considérer l’insouciance comme un vilain défaut mais plutôt comme un atout.
La positive attitude rend enjoué envers et contre tout.
Et augmente l’aptitude à la résilience.
Se montrer, en alternance, flexible et endurant.
En vrac et de façon plus prosaïque :
Dans la rue, on se surprend à marcher plus lentement.
Du même pas que les Thaïs.
On trouve sa juste place dans les files d’attente. MRT, BTS, caisses de supermarchés, prenant grand soin de ne bousculer personne.
On sourit.
Pour ce faire, on décolle le regard de son écran de téléphone selon une fréquence qui tient du morse oculaire.
On considère le piment national, prik kee noo, écarlate à souhait, comme un ingrédient thermorégulateur.
On vénère l’éléphant, animal emblématique du Royaume.
Quand on baille, on dit qu’on mime le jorakhee (djorakè, crocodile).
De façon générale, on adapte le rythme, les cycles et l’amplitude de sa vie reconfigurée.
Ainsi connaît-on par cœur la liste des fêtes religieuses impliquant l’interdiction de vente d’alcool.
Autant dire qu’on regarde le calendrier autrement.
En fait, il existe en double exemplaire. 2569 s’énonce aussi facilement que 2026.
On fête deux fois le Nouvel An : le 1er janvier, à l’occidentale, et Songkran en avril.
On se réjouit à l’approche de Loy Krathong.
On souhaite Noël avec l’accent : Mèli Kismass…
Ce ne sont pas les signes d’une assimilation à peu près inatteignable quand on est issu de l’Ouest, mais d’une intégration finalement réjouissante.
La conversion au pays du sourire
Il convient de se débarrasser de certaines habitudes, jugées incongrues en Thaïlande.
En finir avec la bise à tout-va et le French kiss en public. Surtout avec une dulcinée siamoise. L’inconfort occasionné serait ravageur.
Les joop joop (djoups djoup, tendres bisous + câlins de circonstance) sont admis seulement en privé.
Plutôt opter pour le wai, en le rehaussant d’un sawatdee khrap (kha pour les femmes, bonjour en thaï), qui fait passer n’importe quel touriste pour un initié très averti.
Manier l’art tout en subtilité du mai pen rai.
Le tournis guette le farang primo-arrivant.
Son salut viendra de sa capacité d’adaptation aux comportements les plus usuels et, tout aussi important, de son habileté à se faufiler entre le chaos et un maillage serré de lois et de règles tatillonnes. Surtout à l’endroit des étrangers.
Trouver ses repères et la méthode idoine, en louvoyant à l’instar des natifs, à mi-chemin du laxisme et du rigorisme.
Ce qui est vrai dans telle administration ou telle banque un jour particulier en matinée ne le sera pas un autre jour dans l’après-midi en dialoguant avec un autre agent.
Tel document réclamé aujourd’hui n’est pas l’attestation exigée le lendemain.
L’Occident aime ce qui est carré.
L’Orient préfère ce qui est rond.
Le sinusoïdal plutôt que le rectiligne.
Axiome de cet écart de géométrie :
Autre univers, mentalité radicalement différente, autre logique.
Toute acclimatation à un nouvel environnement exige des efforts soutenus de compréhension.
Apprendre à relativiser. À interpréter. À évaluer.
Savoir repérer qui est détenteur de pouvoir et d’autorité.
Côté farang, c’est perplexité garantie.
Déstabilisant, certes. Sauf si on s’ouvre aux us et coutumes de ce coin d’Asie.
Une empreinte indélébile
À cette condition, chaque pore de la peau devient la porte d’entrée d’un amour incandescent.
L’imprégnation est lente. Pourtant, à force de patience, elle confine à l’osmose.
Comme si une puissance inconnue mais tutélaire avait inoculé la molécule du bonheur au catéchumène, dans le cours de son chemin de croix.
Advient enfin le miracle de la conversion.
Un jour, attablé devant un pad krapao au goût de feu, agrémenté d’une bière Leo servie avec glaçons, énamouré d’une femme orchidée, les yeux en amande, peau de soie, sourire mutin, caressé par les sonorités acidulées d’un air de molam, on comprend que l’harmonie, l’équilibre intérieur, la sérénité ont composé un nouveau décor mental.
De multiples critères entrent en ligne de compte : s’instaure au fur et à mesure un nouveau rapport au monde, à la vie, à la mort. Au temps et à l’espace.
On intègre insensiblement les préceptes les plus en vue du bouddhisme, quelques éléments aussi de la psyché siamoise.
Cette philosophie de l’existence est naturellement en rupture avec les schémas du passé.
Priorité accordée au collectif plutôt qu’à l’individuel.
La thainess (le cœur de l’identité thaïlandaise) cesse d’être énigmatique.
On lui trouve mille vertus. On acquiesce à sa dimension morale et éthique.
Ajoutez un rapport presque expérimental aux notions de fugace et d’éternel, au futile et au structurant, à ce qui est dérisoire ou fondamental, subalterne ou prioritaire…
Tout cela découle du big bang initial en terre de Siam.
Oui, la déflagration a bel et bien produit une odyssée quantique.
Une addiction heureuse
À ce stade, on ne peut faire l’économie d’une étrange constatation.
La beauté, si répandue en Thaïlande, est un adjuvant prisé de chaque humain.
Or, le rapport entretenu avec les codes de l’esthétique siamoise semble modifier la structure de notre patrimoine génétique.
Les scientifiques qui planchent sur les phénomènes de rajeunissement, de réjuvénation et de revitalisation en sont comme des ronds de flan.
Parfois incrédules, toujours médusés.
Car le fait est là : Le pays du sourire requinque.
À fleur de peau et en profondeur.
Il suffit d’une tombée en pâmoison, d’une excitation sensorielle plus forte que d’ordinaire, pour que l’ADN intègre des filaments de félicité.
Pour le meilleur, exceptionnellement pour le pire, la Thaïlande est une révélation annonciatrice d’un nouvel horizon intime.
Aucun retour en arrière n’est possible.
Le pays des temples rutilants se déguste au fur et à mesure des enchantements qu’il révèle.
Une douce peine dont on souhaite ardemment, dans la plupart des cas, écoper à perpétuité.
Autant le savoir, il y a un prix à payer. Une rançon immatérielle.
La Thaïlande ne vous quittera plus. Vous collera à la peau. Fouaillant les tréfonds de l’âme et du cœur. Plus jamais, il ne sera envisageable de s’en départir.
Cette contrée bénie de Bouddha sera l’incarnation d’une obsession. Une addiction. Une sublime lubie.
La moindre entorse à cette accoutumance est d’ailleurs proscrite sous peine de graves conséquences physiologiques.
Une légère privation, voire une modique prise de distance, est susceptible d’entraîner une altération significative du moral, de la bonne humeur, du niveau d’optimisme, de la propension à une alacrité communicative.
Ce qu’on peut appeler l’épanouissement.
Pour ma part, quelles que soient les circonstances d’un départ, même momentané, je sais que l’état de manque est instantané.
Projeté dans un dénuement critique. Besoin vital de Thaïlande.
À ce jour, le seul antidote connu est une dose massive et répétée de sabai sabai.
Autant en tirer la conséquence : À compter de maintenant, je sais que toute séparation durable signifie amputation.
Tout éloignement… un arrachement.
Patrick Chesneau
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