Accueil Accueil THAÏLANDE – POLITIQUE : Sud insurgé, le Parlement remet en question vingt ans de stratégie

THAÏLANDE – POLITIQUE : Sud insurgé, le Parlement remet en question vingt ans de stratégie

Date de publication : 06/09/2026
0

sud de la Thaïlande

 

Plus de vingt ans de violences, des centaines de milliards de bahts engagés et des milliers de morts : après la vague d’attaques coordonnées qui a frappé l’extrême sud de la Thaïlande fin août, le conflit s’est invité au Parlement. Plusieurs députés demandent de revoir la stratégie suivie depuis 2004. L’élu Pheu Thai Jakrapob Penkair va plus loin en posant une question sensible : certains acteurs ont-ils intérêt à ce que le conflit perdure ?

 

« Qui profite de la prolongation de ce problème ? » La question a été posée le 3 septembre devant la Chambre des représentants par Jakrapob Penkair, député du Pheu Thai, lors d’un débat consacré à la résolution du conflit et à la construction de la paix dans les provinces frontalières du Sud.

 

Son intervention s’inscrit dans une interrogation désormais ouvertement portée au Parlement : après plus de vingt ans de politiques sécuritaires, la Thaïlande suit-elle encore la bonne stratégie pour ramener durablement la paix ?

 

Jakrapob avance trois ordres de grandeur : près de 23 ans de conflit, quelque 600 milliards de bahts dépensés et près de 8 000 morts. Il estime que ces chiffres doivent servir de point de départ à une remise à plat de la politique suivie jusqu’ici.

 

Les montants doivent toutefois être maniés avec précaution : ils varient sensiblement selon les dépenses prises en compte. Le chef de l’opposition Nattapong Ruangpanyawut évoquait pour sa part, lors du même débat, plus de 500 milliards de bahts mobilisés en vingt ans. L’important est ailleurs : malgré l’ampleur des moyens humains, financiers et sécuritaires déployés, le conflit perdure.

 

À qui profite la persistance du conflit ?

 

Jakrapob Penkair ne nie pas les racines historiques, identitaires et nationalistes de l’insurrection. Mais il demande à l’État d’examiner également les intérêts économiques susceptibles de prospérer dans l’ombre de la violence. Le député évoque cinq activités illicites : mouvements clandestins de personnes, contrebande de marchandises, trafic de carburant, stupéfiants et armes.

 

Son raisonnement va plus loin : les bénéfices générés par un conflit qui dure peuvent-ils finir par contribuer à sa perpétuation ?

 

Jakrapob invite ainsi le gouvernement à examiner les groupes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la région, susceptibles de tirer avantage du statu quo. Et il aborde un sujet plus sensible encore : les sommes considérables consacrées par l’État au Sud depuis deux décennies peuvent-elles elles-mêmes avoir créé des intérêts favorables au maintien du système actuel ?

 

Le député prend soin de ne pas réduire l’insurrection à une affaire de trafics ou d’argent. Sa question est différente : quels autres facteurs peuvent expliquer que tant de moyens mobilisés pendant si longtemps n’aient toujours pas permis de résoudre le conflit ?

 

Les attaques d’août ont relancé le débat

 

Cette intervention survient après une spectaculaire vague d’attaques coordonnées dans les provinces frontalières du Sud. Dans la nuit du 22 août, des dizaines d’incendies, explosions et sabotages ont frappé Pattani, Yala et Narathiwat. Des administrations locales, commerces, véhicules, caméras de surveillance, installations de télécommunication et infrastructures ferroviaires ont notamment été visés.

 

Au-delà du nombre exact d’incidents — qui varie selon les décomptes officiels —, leur simultanéité a rappelé une réalité embarrassante pour l’État : après plus de vingt ans de dispositifs sécuritaires exceptionnels, les réseaux insurgés conservent une importante capacité d’action.

 

Le Premier ministre Anutin Charnvirakul a d’ailleurs réuni dès le 24 août les principaux responsables de la sécurité pour réexaminer la réponse de l’État et la coordination du renseignement.

 

Un conflit encore mal connu en France

 

Pour comprendre cette crise, il faut descendre à l’extrême sud de la Thaïlande, le long de la frontière malaisienne. Les provinces de Pattani, Yala et Narathiwat sont majoritairement peuplées de Malais musulmans, dans une Thaïlande très largement bouddhiste. Elles possèdent une langue, une culture et une mémoire historique distinctes de celles du centre du royaume.

 

La région appartenait autrefois à l’espace du sultanat malais de Patani avant son intégration progressive au Siam. L’ordre territorial actuel s’est fixé au début du XXe siècle, dans le contexte des rapports entre le Siam et la puissance coloniale britannique présente dans la péninsule malaise.

 

Les mouvements séparatistes sont anciens, mais la phase contemporaine du conflit connaît une brutale résurgence en 2004. Depuis, attentats, assassinats ciblés, opérations militaires, lois d’exception et tentatives de négociation se succèdent sans qu’un règlement politique durable ait pu être trouvé.

 

Le Barisan Revolusi Nasional (BRN) est aujourd’hui le principal mouvement séparatiste engagé dans le processus de dialogue avec l’État thaïlandais.

 

Le Parlement demande de revoir la stratégie

 

Jakrapob Penkair n’est surtout pas seul à réclamer un changement de méthode. Lors du même débat, le chef de l’opposition Nattapong Ruangpanyawut, dirigeant du Parti du peuple, a demandé au gouvernement de réexaminer vingt ans de stratégie.

 

Selon lui, le problème ne vient pas d’un manque d’argent, de personnel ou de pouvoirs juridiques. La faiblesse de l’approche suivie jusqu’ici résiderait plutôt dans une conception du Sud comme une « zone de sécurité », alors qu’il s’agit d’abord d’un territoire peuplé d’habitants dont il faut gagner la confiance.

 

Nattapong estime que les seules mesures militaires et les pouvoirs d’exception ne peuvent produire une paix durable. Il appelle à une volonté politique plus forte en faveur du dialogue.

 

Le débat parlementaire révèle ainsi une évolution : la question n’est plus seulement de savoir s’il faut davantage de soldats, de policiers ou de moyens de surveillance, mais si la grille de lecture appliquée depuis vingt ans correspond réellement à la nature du conflit.

 

Wan Noor, une voix politique venue du Sud

 

Cette réflexion ne se limite pas au Parlement. Une personnalité occupe désormais une place particulière dans le dispositif gouvernemental : Wan Muhamad Noor Matha, dit « Wan Noor », ancien président de la Chambre des représentants et aujourd’hui conseiller du Premier ministre Anutin Charnvirakul sur le dossier du Sud.

 

Son profil est singulier. Originaire de Yala, musulman et figure politique de longue date des provinces méridionales, Wan Noor connaît intimement les réalités politiques et sociales de la région.

 

Après les attaques d’août, il a participé aux réunions gouvernementales consacrées à la crise aux côtés des responsables du renseignement, de la sécurité et de l’administration. Il a notamment insisté sur la nécessité d’une meilleure coopération entre services de sécurité, ministère de l’Intérieur, police, administrations locales et populations.

 

Sa présence donne au gouvernement un relais politique directement issu du Sud, dans un dossier longtemps dominé par les militaires et les responsables de la sécurité.

 

Thanat Suwannanon aux commandes du dialogue

 

Il ne faut cependant pas confondre le rôle politique de Wan Noor avec celui du négociateur officiel. La conduite du dialogue de paix côté thaïlandais a été confiée en mai à Thanat Suwannanon, directeur de la National Intelligence Agency (NIA), l’agence nationale de renseignement.

 

Le choix est notable : Thanat est un civil, même s’il vient de l’appareil de renseignement. Le gouvernement lui a confié la mission de poursuivre un dialogue présenté comme plus inclusif et davantage ouvert aux différentes parties concernées.

 

Le processus reste néanmoins fragile. Fin juillet, Thanat avait annoncé le report des discussions prévues en septembre avec les séparatistes, en attendant notamment des explications du BRN après de nouvelles violences à Narathiwat.

 

L’enjeu est donc double pour le gouvernement Anutin : maintenir la pression sécuritaire tout en essayant de rouvrir une perspective politique.

 

La Malaisie, partenaire indispensable

 

Cette recherche d’une nouvelle approche passe nécessairement par la Malaisie. Kuala Lumpur joue depuis plusieurs années le rôle de facilitateur entre Bangkok et les représentants du BRN. Pour la Thaïlande, le choix des mots est important : la Malaisie facilite les discussions, mais Bangkok refuse que le conflit soit considéré comme une question internationale.

 

C’est précisément l’un des points soulignés par Jakrapob Penkair devant le Parlement. Selon lui, le dossier doit rester une affaire intérieure thaïlandaise.

 

La question est particulièrement actuelle. Les 6 et 7 septembre, le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Sihasak Phuangketkeow effectue une visite de travail en Malaisie accompagné de Thanat Suwannanon. Bangkok a indiqué que celui-ci serait présenté à la partie malaisienne afin de poursuivre la coopération autour du dialogue de paix.

 

Les discussions portent également sur la sécurité de la frontière, la lutte contre les activités illégales et le développement économique des régions frontalières.

 

Et si la réponse passait aussi par l’histoire ?

 

Jakrapob propose enfin une piste très différente de la réponse sécuritaire : ouvrir davantage le débat sur l’histoire. Il souhaite que les écoles et les universités permettent de confronter les différentes lectures du passé plutôt que de laisser l’État et les mouvements séparatistes développer chacun leur propre récit.

 

Pour le député, reconnaître et discuter les événements historiques ne revient pas à remettre en cause l’existence de l’État thaïlandais. Il s’agit au contraire d’empêcher que des récits antagonistes continuent d’être utilisés comme instruments politiques.

 

Cette proposition touche à l’une des questions les plus difficiles du dossier : quelle place l’État thaïlandais peut-il accorder à l’identité malaise et musulmane du Sud tout en préservant son unité territoriale ?

 

La leçon vietnamienne de Jakrapob

 

Pour conclure son intervention, Jakrapob Penkair a choisi une comparaison inattendue : la guerre du Vietnam. Selon lui, les États-Unis et Hô Chi Minh ne menaient pas exactement la même guerre. Washington raisonnait dans le cadre de la Guerre froide, tandis que le dirigeant vietnamien menait également une lutte nationaliste.

 

Son avertissement est adressé à la Thaïlande : un État peut mobiliser des moyens considérables tout en se trompant sur la nature du conflit qu’il cherche à résoudre. C’est probablement la question la plus importante soulevée par le débat du 3 septembre.

 

Après plus de vingt ans de violences, des milliers de morts et des centaines de milliards de bahts engagés, le débat ne porte plus seulement sur les moyens de renforcer la sécurité dans le Sud. Il porte désormais sur une interrogation beaucoup plus fondamentale : la Thaïlande a-t-elle correctement identifié les causes du conflit qu’elle cherche à résoudre ?

 

Rejoignez les plus de 13 000 lecteurs qui reçoivent chaque semaine Gavroche Hebdo. Pour ne rien manquer de l’actualité de la Thaïlande et de l’Asie du Sud-Est, inscrivez-vous en cliquant ici

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Les plus lus