
Les perspectives économiques de l’ASEAN restent globalement favorables, mais la région entre dans une nouvelle phase. Dans sa dernière note de conjoncture régionale « ASEAN 360 », le cabinet indépendant d’analyse macroéconomique GEM Economics estime que les banques centrales abandonnent progressivement leur discours accommodant pour adopter une posture plus prudente face aux risques inflationnistes.
Derrière cette évolution se cachent des réalités très différentes selon les pays, sur fond de tensions géopolitiques, de politique monétaire américaine restrictive et de menace climatique liée à El Niño.
Un changement de cap des banques centrales
Il y a encore quelques mois, les marchés anticipaient un assouplissement progressif des politiques monétaires en Asie du Sud-Est au cours de 2026. Ce scénario s’est nettement estompé.
Selon GEM Economics, les banques centrales de la région privilégient désormais une approche plus restrictive afin de contenir les risques d’inflation. Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs : la volatilité persistante des prix de l’énergie, les pressions sur les monnaies asiatiques et le maintien d’une politique monétaire ferme de la Réserve fédérale américaine (Fed).
Si l’accalmie observée récemment au Moyen-Orient a temporairement réduit certaines tensions sur les marchés énergétiques, les économistes estiment que les risques demeurent suffisamment élevés pour justifier une grande prudence.
Une ASEAN de plus en plus hétérogène
L’étude souligne également que l’ASEAN ne peut plus être analysée comme un ensemble homogène.
Certaines économies fonctionnent désormais à un rythme proche, voire supérieur, à leur potentiel, tandis que d’autres disposent encore d’importantes capacités de production inutilisées. Cette divergence explique pourquoi les banques centrales n’adoptent plus toutes la même stratégie.
Trois pays se distinguent actuellement par la solidité de leur activité : Singapour, la Malaisie et le Vietnam.
À l’inverse, l’Indonésie et les Philippines affichent des signaux plus contrastés, tandis que la Thaïlande continue de connaître une reprise plus lente et irrégulière.
Singapour, Malaisie et Vietnam restent les moteurs de la région
À Singapour, les investissements liés à l’intelligence artificielle continuent de soutenir l’activité économique. GEM Economics estime toutefois que l’inflation sous-jacente devrait repartir à la hausse à partir du troisième trimestre, ce qui pourrait conduire l’Autorité monétaire de Singapour à durcir de nouveau sa politique dès le mois d’octobre.
En Malaisie, la croissance demeure bien orientée grâce à une consommation soutenue par le tourisme, un marché du travail solide et la poursuite des investissements. Si certains observateurs évoquent une possible hausse des taux d’intérêt, les économistes jugent cette hypothèse encore peu probable.
Le Vietnam continue pour sa part de bénéficier du dynamisme de ses exportations, du rebond du tourisme et du soutien de la politique budgétaire. En revanche, l’inflation dépasse désormais l’objectif officiel de 4,5 % et devrait rester élevée dans les prochains mois.
Une reprise toujours fragile en Thaïlande
La Thaïlande présente un profil plus nuancé. L’économie a progressé en mai par rapport au mois précédent, mais cette amélioration reste limitée et inégale, selon GEM Economics.
La baisse des prix de l’énergie devrait contribuer à améliorer progressivement la balance courante. Toutefois, cette évolution est partiellement compensée par la vigueur des importations de biens d’équipement et par le ralentissement des exportations hors secteur électronique.
Cette analyse confirme que le royaume reste l’une des économies de l’ASEAN où la reprise demeure la plus fragile.
Indonésie et Philippines sous surveillance
En Indonésie, GEM Economics estime que la croissance devrait ralentir à partir du deuxième trimestre, à mesure que les effets des mesures de soutien budgétaire s’estompent et que les conséquences du conflit au Moyen-Orient se diffusent dans l’économie. La Banque d’Indonésie devrait concentrer son action sur la stabilité de la roupie, dans un contexte marqué par une transition de gouvernance au sein de l’institution.
Aux Philippines, les indicateurs économiques envoient des signaux contradictoires. Les marchés attendent avec attention les chiffres de l’inflation de juillet, tandis que les économistes anticipent un nouveau relèvement de 25 points de base des taux directeurs lors de la prochaine réunion de politique monétaire en août. Un éventuel budget supplémentaire pourrait soutenir la consommation, mais au prix d’un déficit public plus important.
Inflation, énergie et El Niño : les principaux risques
Au-delà des situations nationales, GEM Economics identifie trois facteurs de risque communs à l’ensemble de la région.
Le premier reste la volatilité des prix de l’énergie, toujours sensible aux évolutions géopolitiques.
Le deuxième concerne les pressions persistantes sur les devises asiatiques, alimentées par les taux d’intérêt élevés aux États-Unis. Le maintien d’une politique monétaire restrictive par la Fed limite la marge de manœuvre des banques centrales de l’ASEAN, qui cherchent à préserver la stabilité de leurs monnaies.
Enfin, les économistes considèrent El Niño comme une menace majeure pour les prochains mois. En perturbant les récoltes et les productions agricoles, ce phénomène climatique pourrait accentuer les tensions sur les prix alimentaires tout en pesant sur la croissance dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est.
Une région résiliente, mais des trajectoires qui divergent
Pour GEM Economics, la principale évolution tient moins au niveau de croissance de l’ASEAN qu’à la diversité croissante des situations nationales. Si la région demeure l’un des principaux moteurs économiques d’Asie, les écarts entre les pays se creusent sous l’effet de politiques monétaires différentes, de rythmes de reprise inégaux et de vulnérabilités propres à chaque économie.
Pour les entreprises et les investisseurs, cette nouvelle donne impose une approche plus sélective : derrière une même bannière régionale, l’ASEAN présente désormais des trajectoires économiques de plus en plus contrastées.
Gaston Baht
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