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BIRMANIE – CONFLIT : La junte perd le contrôle de l’État Kachin

Date de publication : 27/05/2024
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Kachin armée

 

Une analyse de François Guilbert

 

Alors que l’attention internationale se porte régulièrement sur les bordures kayins et rakhines pour dépeindre les violences émanant du régime militaire, les affrontements se déroulant dans la partie septentrionale du pays ne suscitent pas le même degré d’attention (inter)national. Pour autant, ils sont cruciaux pour l’avenir de la junte birman au pouvoir depuis février 2021 puisque l’opposition cherche, ni plus, ni moins, qu’à prendre le contrôle de l’ensemble de l’État Kachin. Dans cette perspective, le contrôle des townships les plus au sud est essentiel. Les efforts de l’Armée de l’indépendance kachin (KIA) s’y consacrent. Ils visent à constituer une zone tampon élargie pour offrir une sécurité durable à son quartier général de Laiza. Dans le même temps, stratégiquement, ils offrent la possibilité de mieux contrôler les axes de transports menant à la Chine et les flux financiers qui en découlent. Quant au plan tactique, Ils empêchent la junte de renforcer voire même d’approvisionner ses plateformes de combat ailleurs dans l’État.

 

Les enjeux sont tels que les combats sont appelés à se prolonger pendant la saison des pluies à venir.

 

Dans l’État Kachin, les combats meurtriers sont depuis quelques semaines d’un rare degré d’intensité. Les bombardements aériens sont légion, pour ne pas dire quotidien, tout comme les accrochages au sol. Les revers subis sur place par les soldats aux ordres du général Min Aung Hlaing sont tangibles. Ils minent d’ailleurs une partie du crédit international du régime en place à Nay Pyi Taw. C’est probablement pour cette raison que l’administration militaire a annoncée le 21 mai, pour complaire à Pékin, la mise sur pied d’un comité de pilotage pour relancer le projet de barrage hydroélectrique de Myitsone sur l’Irrawaddy. L’intention est pourtant déjà très ancienne. Elle fut actée lors du premier déplacement de Xi Jinping en Birmanie, mais dut être suspendue en 2011 par le gouvernement du général Thein Sein sous la pression populaire, locale et nationale.

 

Mais pour plaire à Pékin, encore faut-il maîtriser militairement le terrain kachin.

 

Aux frontières du Yunnan, Pékin est à même de jauger au trébuché les capacités politico-militaires des uns et des autres. Et, c’est peu dire que la Tatmadaw n’est pas, là, à son avantage. Elle se montre incapable d’acheminer des renforts quand la situation le requiert. Elle recule militairement et a dû abandonner depuis le 7 mars 2024, parfois après des combats acharnés, près d’une centaine de ses positions. Parmi les sites ayant changé de camps, on note un Commandement des opérations régionales et plus d’une dizaine de quartiers généraux de bataillon. Dans le champ de la conflictualité, l’emploi de drones a offert de précieux avantages aux soldats de l’opposition à l’offensive, bien plus que les assauts aériens et les tirs d’artillerie de la Tatmadaw. De cette dissymétrie d’efficience est apparu une nouvelle donne opérationnelle : la résistance kachin a réussi à nettoyer le terrain autour de son quartier général de Laiza. Après un siège de plus d’une décennie, sa sécurité est désormais mieux assurée. Bien évidemment, cela ne veut pas dire que le site ne soit plus menacé à l’avenir et exempt de futures frappes venues du ciel. Mais en attendant, force est de constater que dans cette dynamique militaire porteuse, le décès le 13 mai de son commandant-en-chef, le lieutenant-général Khao Lwan, n’a pas ralenti et perturbé l’ordonnancement de l’offensive kachin en cours.

 

Comme partout ailleurs en Birmanie, les civils payent un lourd tribut aux affrontements armés

 

Signe de l’intensité du face-à-face, selon les évaluations des Nations unies, 10 000 personnes ont fui, depuis la fin avril, les combats se déroulant dans l’État de Kachin. Dans une perspective toute aussi sombre, la saison des pluies qui s’annonce, ne semble pas propice à une réduction de la violence voire de l’escalade. C’est si vrai que devant une Tatmadaw se préparant à une contre-offensive d’envergure pour reprendre Momauk et sa périphérie montagneuse, la plupart des habitants ont cru bon quitter leur maison en prévision des très probables combats. Au-delà de ce terroir, de nouvelles batailles intenses sont aussi attendues, dans les semaines à venir, dans les townships de Mansi, Putao, Sumprabum, et Waingmaw.

 

Tactiquement, les unités de la KIA et les Forces de défense du peuple (PDF) se glissent de leurs bastions de la frontière chinoise vers le centre du pays. Tout en s’enkystant en pays kachin et en administrant par elles-mêmes de nouvelles populations, elles sont, plus que jamais, en situation de venir en appui aux autres groupes insurgés des régions de Sagaing et de l’État Shan. A l’inverse, la plupart des troupes vaincues de la junte sont, elles, rassemblées à Bhamo, afin de consolider la sécurité de la ville. Il n’est toutefois pas certain qu’à ce stade, la résistance privilégie un affrontement pour la maitrise d’un grand centre urbain. En attendant de pouvoir répondre à cette question, la KIA et les PDF, appuyées ponctuellement par des éléments de l’Armée de l’Arakan (AA), ont (re)conquis quelques cités et des territoires ruraux importants mais elles ont surtout privé le Conseil de l’administration de l’État (SAC) de ressources financières substantielles.

 

Les affrontements armés en cours pèsent sur la sécurité alimentaire des populations civiles.

 

En matière économique et financière, l’offensive actuelle permet à la résistance de s’emparer de points frontaliers avec la Chine (ex. Lwegel) et de terroirs riches en minéraux : l’ambre autour de Namyu, le jade autour de Hpakant, l’or dans le canton de Tanai, les terres rares du district de Myitkyina. Sur les axes routiers, des taxes et des droits de douane sont prélevés, venant ainsi alimenter les budgets de l’insurrection. A l’inverse, la perte des revenus locaux rend bien difficile le maintien in situ de certaines unités de la Tatmadaw. Sans ces revenus elles ne sauraient survivre décemment. Dans les faits, les insurgés font peser des menaces durables et sérieuses sur plusieurs villes stratégiques du pays (ex. Bhamo, Myitkyina) et leurs réseaux de transport radiants. En février 2024, par exemple, les groupes de la résistance ethnique et politique ont attaqué le quartier général de l’armée de l’air de la junte avec des missiles à courte portée. Kachin et PDF ont tiré à l’arme lourde sur l’aéroport de Bhamo, obligeant celui-ci à suspendre les vols et à fermer temporairement. L’isolement territorial peut même s’avérer durable en certains points géographiques. Certaines zones sont devenues totalement inaccessibles.

 

Ainsi, depuis près de deux mois, l’axe nord – sud « Putao – Myitkyina » est coupé dans les deux sens. Cela provoque des pénuries de produits alimentaires de base, de carburants ou encore de matériaux de construction. Les prix à la consommation se sont tout simplement envolés (cf. le viss d’oignons est dix fois supérieurs à celui de Rangoun), mettant en danger de sous-alimentation des milliers de familles. La situation d’aujourd’hui est aggravée par les faibles récoltes de riz de l’année dernière dans le nord-ouest. En milieu rural, comme en zones urbaines, les stocks de riz nécessitent d’en faire venir de l’extérieur jusqu’à la prochaine moisson, ce qui devenu impossible. A défaut de changements rapides, il y aura une famine dans cette partie du pays aux confins de l’Inde et de la Chine avant la fin du mois prochain.

 

François Guilbert

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