
Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient entre les grandes puissances, la Thaïlande a réaffirmé son attachement à une diplomatie d’équilibre lors du sommet spécial ASEAN-Russie organisé à Kazan. Pour Bangkok, il ne s’agit pas de choisir entre les blocs, mais de multiplier les partenariats afin de préserver la stabilité, la croissance et la sécurité de la région.
Le 18 juin, le Premier ministre Anutin Charnvirakul a participé, au nom de la Thaïlande, au sommet marquant le 35e anniversaire des relations entre l’ASEAN et la Russie. La réunion, organisée au Kazan Expo International Exhibition Center, a rassemblé les dirigeants et représentants des pays membres de l’ASEAN autour des grandes orientations de la coopération avec Moscou pour les prochaines années.
Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, les tensions croissantes au Moyen-Orient autour du conflit entre Israël, les États-Unis et l’Iran, ainsi que par la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, la présence des pays d’Asie du Sud-Est à Kazan illustre une constante de la diplomatie régionale : l’ASEAN entend préserver le dialogue avec l’ensemble des grandes puissances sans s’aligner entièrement sur aucun camp.
Une ASEAN unie dans le dialogue
Si les pays de l’ASEAN entretiennent tous des relations diplomatiques avec la Russie, leurs positions sur la guerre en Ukraine restent très diverses. Singapour a été le seul membre de l’organisation à adopter des sanctions contre Moscou. À l’inverse, le Vietnam, le Laos et la Birmanie entretiennent des relations particulièrement étroites avec la Russie, notamment dans les domaines militaire, énergétique ou diplomatique.
Entre ces deux pôles, la Thaïlande, l’Indonésie, la Malaisie, Brunei, le Cambodge et les Philippines privilégient une approche plus pragmatique, fondée sur le dialogue avec toutes les grandes puissances et le refus d’une rupture complète avec Moscou.
Cette diversité explique pourquoi l’ASEAN met davantage l’accent sur la coopération économique, la sécurité régionale et la stabilité des approvisionnements que sur les grands affrontements idéologiques.
Les « 3R » de la Thaïlande
À Kazan, la Thaïlande a proposé une approche articulée autour de trois priorités, résumées par la formule des « 3R » : Regionalism, Resilience et Relevance.
Le premier axe, Regionalism, vise à renforcer le rôle central de l’ASEAN dans l’architecture régionale. Bangkok a rappelé que l’organisation demeure un cadre indispensable pour préserver la paix, encourager le dialogue et maintenir la stabilité en Asie du Sud-Est.
Le deuxième axe, Resilience, porte sur la capacité de la région à faire face aux crises. La Thaïlande souhaite développer avec la Russie une coopération dans la sécurité alimentaire, l’énergie, les engrais, l’innovation agricole, le climat et les chaînes d’approvisionnement. Ces sujets sont devenus particulièrement sensibles depuis la pandémie, la guerre en Ukraine et les perturbations du commerce mondial.
Le troisième axe, Relevance, insiste sur les projets ayant un impact direct sur les populations. Bangkok veut notamment renforcer la coopération contre la cybercriminalité, la traite des êtres humains, le blanchiment d’argent et les escroqueries en ligne, qui touchent durement plusieurs pays d’Asie du Sud-Est.
Pourquoi la Russie intéresse encore l’ASEAN
Vue d’Europe, la poursuite du dialogue entre l’ASEAN et Moscou peut surprendre. Mais pour de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, la Russie reste un partenaire utile dans plusieurs domaines stratégiques.
Elle demeure un acteur important dans l’énergie, les engrais, l’agriculture, la défense, la technologie et la formation. Dans une région soucieuse de sécuriser ses approvisionnements et de diversifier ses partenariats, ces secteurs conservent un intérêt concret.
L’ASEAN ne cherche donc pas à remplacer ses liens avec les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Union européenne ou l’Inde. Elle cherche plutôt à préserver une marge de manœuvre dans un monde de plus en plus polarisé.
La Thaïlande incarne particulièrement cette approche. Alliée historique des États-Unis, partenaire économique important de la Chine et interlocutrice régulière de la Russie, elle poursuit une diplomatie pragmatique fondée sur la diversification des relations.
IA, jeunesse et sécurité numérique
Au-delà des dossiers classiques, Bangkok a également appelé à renforcer la coopération dans l’intelligence artificielle, les nouvelles technologies, l’éducation et la formation. La Thaïlande souhaite encourager les échanges de connaissances, le développement des compétences, la formation des jeunes générations et les contacts entre populations.
Cette dimension numérique et éducative est importante. Elle traduit la volonté de l’ASEAN de ne pas limiter son partenariat avec la Russie aux seuls sujets énergétiques ou sécuritaires, mais de l’inscrire dans une réflexion plus large sur les technologies de demain.
Quatre textes adoptés à Kazan
Le sommet s’est conclu par l’adoption ou la prise en compte de quatre documents : la Déclaration de Kazan 2026, une déclaration sur la coopération énergétique, une déclaration sur la coopération culturelle et le Plan d’action stratégique ASEAN-Russie 2026-2030. Ces textes doivent servir de base aux relations entre l’ASEAN et la Russie pour les prochaines années.
Pour Bangkok, l’enjeu dépasse la seule relation avec Moscou. Il s’agit de défendre une ligne diplomatique constante : maintenir l’ASEAN au centre du jeu régional, renforcer sa résilience face aux crises mondiales et préserver sa liberté de mouvement entre les grandes puissances.
Dans un monde marqué par la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, les différends en mer de Chine méridionale et la rivalité entre Washington et Pékin, la Thaïlande continue ainsi de privilégier sa tradition diplomatique : parler à tous, s’aligner sur personne et défendre avant tout ses intérêts nationaux et régionaux.
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