
Le titre de notre article pourrait être : « Bisbilles siamoises à l’INALCO ». Des interrogations subsistent au prestigieux Institut national des langues et civilisations orientales lorsque la Thaïlande est concernée.
Les premières révélations du malaise ambiant autour de l’ex-royaume de Siam ont été celles du Canard Enchaîné. À la fin mars, l’hebdomadaire satirique a fait état d’une procédure lancée par la direction de l’Institut contre Émilie Testard, maîtresse de conférences en langue et littérature siamoises. Motif évoqué par Le Canard : cette dernière aurait, en 2022, « grâce à la vigilance d’un doctorant, signalé une tentative d’ingérence menée, via une association étudiante, par une structure politisée derrière laquelle se cachent deux militants thaïlandais en exil ». Cette affaire aurait ensuite été suivie d’une autre, entraînant — toujours selon Le Canard — « des dénonciations calomnieuses » à l’encontre de l’enseignante puis l’ouverture d’une procédure devant le tribunal administratif en décembre 2025.
Que se passe-t-il donc dans les couloirs de l’INALCO ? La question est d’autant plus d’actualité que le Premier ministre thaïlandais, comme Gavroche l’avait annoncé, est attendu en France du 23 au 25 mai. Gavroche a interrogé les deux parties. Seule la direction de l’INALCO a, en exclusivité, accepté de nous répondre. Nous restons évidemment prêts à recueillir les explications de Mme Testard, connue pour avoir été l’interprète du président Emmanuel Macron lors de sa visite officielle à Bangkok en novembre 2022. Voici les réponses de la direction de l’Institut.
Le Canard Enchaîné relate, dans une édition récente, une affaire impliquant l’une de vos enseignantes, Émilie Testard, et des exilés politiques thaïlandais. Vous confirmez ?
Entre janvier et février 2025, nous avons été en effet saisis d’un signalement de présumé entrisme politique par un doctorant présenté comme l’un des proches de Mme Testard.
Deux ans plus tôt, ces derniers avaient accusé oralement une enseignante du même département pour non-respect de l’intégrité scientifique. Ce signalement visait aussi des étudiants membres d’une association d’études siamoises, accusés d’avoir relayé une invitation à se rendre à un événement culturel organisé hors de l’établissement afin de fêter le Nouvel An thaï et lao. Lors de cet événement — au cours duquel intervenait également le député (EELV) Julien Bayou — aurait été prévue, parmi d’autres, la participation d’un réfugié politique thaïlandais, militant pour les droits humains et la démocratie et poursuivi en Thaïlande pour crime de lèse-majesté.
Selon les auteurs de ce signalement, de telles relations entre cette personnalité politique poursuivie dans son pays et des membres de notre communauté universitaire risquaient de « gravement nuire à l’image de l’établissement ».
Comment avez-vous réagi ?
Notre établissement a pris acte de ce signalement mais a estimé qu’il ne nécessitait pas de mesure particulière. Notre réponse a été la suivante :
- les étudiants, enseignants et personnels sont libres de leurs engagements militants ou associatifs en dehors de l’établissement. En l’occurrence, dans le cas mentionné, les personnes concernées avaient participé à cet événement à titre personnel et non au nom de l’établissement, et en dehors de leur temps de travail ou d’études (l’événement ayant eu lieu un dimanche, hors temps de cours) ;
- s’agissant des activités tenues au sein de l’établissement, toute intervention de personnalités politiques ou de représentants diplomatiques (quel que soit le pays concerné) doit s’inscrire dans un cadre pédagogique ou scientifique encadré par des enseignants-chercheurs, conformément aux principes qui régissent les invitations universitaires. Aucun signalement n’a été porté à la connaissance de la direction concernant un manquement à ce cadre dans le cas mentionné.
Plus largement, l’action de l’INALCO pour prévenir les tentatives d’entrisme et d’ingérence extérieure consiste à s’assurer que les activités et missions universitaires ne soient contraintes ou instrumentalisées d’aucune manière par des pressions extérieures, et que les libertés académiques et d’enseignement soient pleinement garanties au sein de notre communauté.
Pas d’entrisme en somme…
En l’occurrence, il n’apparaissait pas que la personnalité mentionnée ait contraint ou tenté de s’ingérer, d’une quelconque manière, dans les activités de l’établissement et de ses personnels. Il a également été indiqué aux personnes ayant effectué ce signalement que, dans l’hypothèse où leurs préoccupations concerneraient d’éventuelles répercussions liées à des relations, réelles ou supposées, entre des membres de notre communauté et des personnalités politiques bénéficiant de l’asile en France, la mission de l’établissement consisterait à renforcer sa vigilance face à toute pression extérieure susceptible de s’exercer sur ses personnels ou ses étudiants. Répétons le : il n’entre pas dans les prérogatives de l’établissement de restreindre les fréquentations personnelles de ses membres, une telle restriction étant elle-même contraire aux libertés.
C’est cette affaire ou pas qui a conduit au contentieux entre l’INALCO et Mme Émilie Testard, aujourd’hui portée devant le tribunal administratif ?
L’établissement est tenu à un devoir de réserve concernant les procédures juridictionnelles en cours et ne peut donc commenter publiquement le contentieux évoqué.
Nous tenons cependant à préciser que cette procédure n’a pas été engagée par l’établissement, relève d’un cadre juridique distinct des éléments évoqués dans les questions précédentes, et qu’elle ne saurait être interprétée à leur lumière.
Quelles sont les relations de l’INALCO avec le gouvernement thaïlandais ? Partenariats ou autres ?
L’INALCO dispose de conventions de partenariat avec des établissements d’enseignement supérieur thaïlandais, permettant d’encadrer les mobilités d’études ou de recherche des étudiants et enseignants spécialisés sur le pays, comme c’est le cas pour la plupart des pays et régions sur lesquels nous enseignons et produisons de la recherche.
Le siamois étant enseigné dans notre établissement depuis 1876, avec une première chaire créée en 1899, nous sommes considérés comme un établissement de référence pour l’enseignement du siamois et le développement des études thaïes en Europe.
À ce titre, nous entretenons avec l’ambassade de Thaïlande en France des échanges institutionnels et protocolaires suivis, de la même nature que ceux que nous entretenons avec les représentations diplomatiques des autres pays dont nous enseignons la langue et la culture.
Ces échanges relèvent du registre institutionnel et ne donnent lieu à aucune forme d’influence sur les contenus pédagogiques ou les orientations de recherche, l’INALCO demeurant particulièrement vigilant à ce que ses partenariats n’interfèrent à aucun moment avec la liberté pédagogique et académique de sa communauté universitaire.
Philippe Bergues
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