
Une chronique de Philippe Bergues
Le 20 mars dernier, au petit matin, Kamolsak Leewamoh, député du parti Prachachart pour Narathiwat, a été victime d’une tentative d’assassinat suite une fusillade près de son domicile. Deux membres de son escorte, dont un officier de police, ont été blessés par balles.
Le lieutenant-général Narathip Phoynork, commandant de la 4ème région de l’armée royale thaïlandaise et directeur du commandement des opérations sécurité intérieure (ISOC) de cette même circonscription, a jeté le trouble et provoqué la méfiance publique, après avoir déclaré hors-micro, suite à une conférence de presse à propos de cet homicide : « si c’était moi, la victime n’aurait pas survécu ».
Comment expliquer ces affirmations graves du commandant militaire du Sud thaïlandais ?
Lors de ce point presse, le lieutenant-général Narathip Phoynork a accusé les écoles coraniques et ses internats d’être à l’origine des violences qui tétanisent les provinces du Sud, avec des attaques contre les agents et symboles de l’État central. Une forme de dévoiement de l’enseignement des préceptes de l’islam selon le commandant militaire. Il faut revenir sur le contexte particulier qui dure depuis plus de 20 ans dans les trois provinces de ce Sud profond, Narathiwat, Yala et Pattani.
Un conflit séparatiste qui à fait plus de 8 000 morts depuis 2004. Mais quel rapport avec le député Kamolsak ?
Ce parlementaire, élu de Narathiwat, appartient au parti Prachachart, fondé en 2018 par Wan Muhamad Noor Matha, ancien membre du Pheu Thai et président de la Chambre basse dans l’ancienne législature (2023-2026). Ce parti n’est présent que dans le Sud thaïlandais et reçoit un fort soutien de la minorité « malaise » de confession musulmane. Kamolsak est connu pour être un défenseur des droits de l’homme dans sa région, et son combat peut se heurter aux intérêts militaires. Les enquêteurs ont prouvé avec certitude que la voiture qui transportait les tueurs appartient à la région 4 de l’ISOC, le commandement des opérations de sécurité intérieure que l’on peut assimiler à une sorte de « police politique ». Malgré la tentative avérée de nettoyer les preuves en incendiant le dit véhicule.
Les auteurs de la tentative d’assassinat ont-ils été arrêtés ?
La police provinciale de Narathiwat a arrêté quatre hommes mais le principal suspect, le capitaine Viroj Ketumanee, ancien officier de marine, est toujours en fuite. Un mandat d’arrêt a été lancé à son égard. Selon le député Kamolsak, le capitaine Viroj pourrait mener au commanditaire de niveau supérieur, mais selon les rumeurs, il serait déjà passé au Cambodge. Les quatre hommes de main détenus par la police ne sont pas explicitement connus du député Kamolsak qui pense « qu’ils ont été engagés pour le contrat ».
Pourquoi cette affaire a-t-elle des répercussions politiques ?
Afin d’apaiser les tensions montantes, le Premier ministre Anutin Charnvirakul, s’est rendu d’urgence vendredi 17 avril dans le Sud pour présenter ses excuses suite aux propos du commandant de la région militaire et pour montrer que l’État prenait la mesure de l’extrême gravité de l’affaire. Un officier militaire en fuite et un véhicule de l’ISOC en cause, il fallait absolument qu’Anutin aille déminer la situation dans ce Sud profond si inflammable.
Le Premier ministre Anutin a pu échanger avec le député Kamolsak à la résidence du chef du parti Prachachart, le très respecté Wan Muhamad Noor Matha, dont on se souvient que ses réseaux avec l’Iran avaient aidé à la libération des otages thaïlandais du Hamas dans la bande de Gaza. Anutin a tenu à rassurer les membres de la communauté musulmane et les députés du Prachachart, membres de la coalition gouvernementale, il faut le rappeler. Anutin s’est aussi rendu à la base de la région 4 de l’ISOC en affirmant « que la priorité était que la justice soit rendue » et en dédouanant le lieutenant-général Narathip Phoynork, ce dernier s’excusant auprès du public « pour les inquiétudes et les craintes que ses propos ont suscités ». En promettant que « quiconque sera reconnu coupable sera poursuivi avec la rigueur de la loi ».
Tentative de noyer le poisson ou sincérité ?
Le présumé exil volontaire du capitaine Viroj vers le Cambodge tend à montrer que son inculpation par les autorités thaïlandaises sera très délicat à obtenir, la divulgation du ou des véritables commanditaires de la tentative de meurtre du député Kamolsak aussi, par la même occasion. En attendant, le Sud profond demeure bien instable, malgré la visite d’Anutin, le maintien de l’ordre public va être un vrai défi face aux troubles qui menacent.
Philippe Bergues
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