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THAÏLANDE – SOCIÉTÉ : La préservation des privilèges, ce paradigme si thaïlandais

Date de publication : 27/04/2024
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Prayut armée thaïlandaise

 

A la veille d’une possible dissolution du parti Move Forward, notre chroniqueur Philippe Bergues prend la plume. Quid de l’égalité dans la société thaïlandaise ? Le débat, comme toujours à Gavroche, est ouvert à tous.

 

par Philippe Bergues

 

Quiconque connaît la Thaïlande sait que le pays est l’un des plus inégalitaires au monde. Non seulement d’un point de vue économique, mais aussi dans l’appréciation du traitement social de l’individu. Et aussi judiciaire avec la culture de l’impunité ou du double standard au bénéfice des Poo-Yai (supérieurs sociaux privilégiés) au détriment des Poo-Noi (inférieurs sociaux composant le peuple). Cette logique des privilèges s’explique par le fait que la Thaïlande continue aujourd’hui de penser sa société dans un système pyramidal, une sorte de « féodalité à la siamoise ».

 

SM le Roi, tout en haut de la pyramide

Au sommet, on y retrouve SM le roi et la famille royale, intouchables et sacrés par leur fonction et par ce qu’ils représentent, des « demis-dieux » vénérés devant lesquels tout le monde doit se prosterner. « Plus que le bouddhisme, le culte du monarque est notre religion », relate l’écrivaine américano-thaïlandaise Sunisa Manning dans son roman A good true Thai (Epigram Books-2020). Le récit national officiel raconte que c’est « grâce à l’ingéniosité de ses rois que la Thaïlande a été le seul pays d’Asie du Sud-Est à échapper à la domination coloniale européenne ».

D’un point de vue historique factuel, il faut nuancer ces propos. En effet, le Siam n’a jamais été colonisé. Mais au prix de pertes territoriales lors du traité de Bangkok du 3 octobre 1893 au profit de la France sur son versant indochinois suite à l’incident de Paknam, provoqué par l’armée de la Troisième République colonisatrice le 13 juillet 1893 (relire à ce sujet : « 13 juillet 1893 : le jour où le Siam faillit perdre son indépendance » par François Doré in Gavroche-Thaïlande n°273 – juillet 2017). La France a donc renoncé à mettre le Siam sous protectorat, mais a partagé le pays en zones d’influences avec les Britanniques.

Le roi Chulalongkorn (Rama V) a donc réussi à préserver l’indépendance de son pays, mais au prix de concessions importantes puisqu’il dû aussi céder au Royaume-Uni des territoires frontaliers de la Malaisie lors du traité anglo-siamois de 1909. Le roi de Thaïlande n’en reste pas moins associé au protecteur et au père de la nation : dès leur plus jeune âge, les Thaïlandais apprennent qu’ils doivent leur survie de pays libre au roi. Ce qui rend intouchable la personne même du roi et difficile de contester ses actions. La situation perdure aujourd’hui, avec les décennies qui passent, le roi est en Thaïlande toujours au sommet de la pyramide sociétale. Avec l’article 112 ou crime de lèse-majesté pour prévenir et réprimer tout manquement considéré. Le professeur d’histoire, Thongchai Winichakul, de l’université du Wisconsin-Madison, affirme que « le système judiciaire thaïlandais bafoue l’État de droit dans les affaires liées à la monarchie, comme le montrent les nombreuses poursuites engagées en vertu de la loi de lèse-majesté ». Cet article 112 du code pénal « est centré sur la notion de royauté bouddhiste, profondément enracinée » poursuit Thongchai.

Telle est l’explication de la récente décision de la Cour constitutionnelle de poursuivre le Move Forward Party pour « atteinte à la sécurité nationale » car sa volonté de réformer l’article 112 est « une tentative de séparer la monarchie de la nation ».

Une déclinaison de ce système pyramidal dans toute la société thaïlandaise

Tout le fonctionnement de la société thaïlandaise résulte de rapports hiérarchiques extrêmement visibles et codifiés. On retrouve d’innombrables exemples d’un système à deux vitesses où le puissant vaut plus que le commun ou le faible. Une caste de privilégiés s’est formée « au nom de la défense de la monarchie », suivant les aléas géopolitiques de l’après Seconde Guerre mondiale. Prenons les militaires. Toujours au pouvoir ou très près du pouvoir. Un État dans l’État. L’armée thaïlandaise, dans son discours, affirme que « sa principale raison d’exister est de protéger la monarchie ».

Et durant la guerre froide, elle a toujours légitimé ses actions en utilisant la monarchie. Massacres de 1976 à Thammasat à l’encontre d’étudiants « communistes », dont le professeur Thongchai, précédemment cité, était l’un des leaders. En contrepartie, la monarchie a toujours soutenu les régimes militaires autoritaires ou semi-dictatoriaux. Les coups d’État les plus récents de 2006 et 2014 y compris. Cela a donné aux généraux une culture de l’impunité et un sentiment d”hyper supériorité dans la société thaïlandaise. Les gardiens de l’ordre immuable établi. Avec les prébendes et la corruption affairiste qui va avec. Et des jugements qui n’avancent pas comme celui concernant les 90 « Chemises rouges » tuées au printemps 2010 lors des manifestations de Ratchaprasong, dont les responsables militaires ne sont pas connus malgré tous les rapports contradictoires.

Prenons maintenant la politique la plus récente. Ce n’est qu’en permettant une alliance avec ses ennemis d’hier des partis militaires, pour tordre l’alliance pré-établie du Pheu Thai avec Pita Limjaroenrat et le Move Forward, que Thaksin Shinawatra, en exil depuis quinze ans, a pu rentrer en Thaïlande. Dans les conditions VIP de «l’ hôpital-prison » de la police royale, procédure strictement impossible pour le plus commun des justiciables. Avec grâce royale au bout et attitude récurrente de Thaksin comme le « parrain politique » du moment. Tout ceci, en récompense d’avoir permis d’écarter le Move Forward de la majorité politique, le parti devenu l’ennemi de l’establishment. En complément d’un refus des sénateurs en place (nommés par les généraux Prayut Chan-o-cha et Prawit Wongsuwon et non élus) de nommer Pita comme premier ministre, malgré sa victoire électorale de mai 2023. Revenu du bon côté en promouvant la monarchie, Thaksin est désormais devenu l’un des symboles de la puissance de « l’Amat » (élites) face aux « Prai » (gens ordinaires). Comme pour les hauts gradés de l’armée, cette promotion de l’institution royale sert ses propres intérêts.

La corruption, ce fléau

 

Et sur les affaires de corruption en politique, que dire de la mansuétude accordée au général Prawit Wongsuwon, alors vice-premier ministre et président du Palang Pracharat, pour sa possession non déclarée dans sa déclaration de patrimoine, de 21 montres de luxe de marques Rolex et Patek Philippe estimées pour l’ensemble à plus d’un million d’euros ? Pas d’enquête au motif qu’elles avaient été prêtées par un riche ami depuis décédé. On pourrait longtemps disserter sur ces disparités de traitement en Thaïlande, liées à son appartenance sociale. La rubrique faits-divers n’en manque pas. Une des affaires les plus significatives des dernières années concerne l’héritier de l’empire « Red Bull », Vorayuth Yoovidhya, plus connu sous le surnom de « Boss », dont il est étrange que les charges contre lui, suite à un renversement mortel d’un policier au volant de sa Ferrarri en 2012, aient été abandonnées. Mais il semblerait que, sous la pression de l’opinion publique, le dossier puisse être rouvert contre celui qui est depuis en fuite à l’étranger.

Quelle est la réponse du peuple thaïlandais à cette société d’ordres, parfaitement visible, qui assume la culture de l’impunité et le clientélisme pour les uns, et des droits plus restreints – y compris dans la liberté d’expression – pour les autres ? Cette réponse se voit dans les urnes avec plus de 14,4 millions d’électeurs pour le parti progressiste Move Forward l’an dernier, formation qui gêne les élites du sommet de la pyramide, et qui est sous menace réelle d’une dissolution à venir. Elle s’est également vue sur les réseaux sociaux avec l’activisme de jeunes étudiants et militants appelant aux manifestations pro-démocratie et à une réforme de la monarchie constitutionnelle dite « à l’anglaise » entre juillet 2020 et le printemps 2022. En sur-utilisant l’outil de la répression avec l’emprisonnement au nom de l’article 112, ou le refus de la libération sous caution, les élites ont étouffé le mouvement. La constitution garantit pourtant, rappelons-le « l’égalité de tous les Thaïlandais ».

Philippe Bergues

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