Ce que la Thaïlande veut faire payer aux touristes, et ce que l’argent financerait
Par Jean-Luc Kapetanovic
La Thaïlande veut faire payer 450 bahts à chaque touriste, dont une part servirait à l’assurer. Le motif affiché, ce sont les soins d’étrangers que l’État ne récupère pas. Ils lui coûtent quatre cents millions de bahts par an. La taxe en rapporterait dix milliards.
Le 26 août, The Nation a publié le détail d’un projet dont on parle en Thaïlande depuis dix ans : faire payer une taxe d’entrée aux étrangers. Le montant a bougé, 300 bahts pendant des années, 450 aujourd’hui. Ce qui est nouveau, c’est ce qu’on met derrière : trois étages d’assurance. Ce dispositif à trois niveaux est toutefois une proposition défendue notamment par l’ancien ministre du Tourisme Weerasak Kowsurat et n’est pas encore définitivement arrêté. Le texte du projet a paru le 30 août, et la consultation publique, ouverte jusqu’au 28 septembre, est désormais terminée.
Le premier étage : une partie des 450 bahts achète, pour chaque visiteur, une assurance accident et urgence médicale, pour éviter que le contribuable thaïlandais paye les soins non réglés dans les hôpitaux publics. Le deuxième : une assurance complémentaire pour les activités à risque, plongée, escalade, saut à l’élastique, achetée sur place par QR code. Le troisième : une responsabilité civile pour qui loue et conduit lui-même une voiture, une moto, un jet-ski, ou fait voler un drone. Ces deux derniers niveaux restent à ce stade des pistes de travail.
Collecte à partir de 2027, si le dispositif reçoit l’approbation définitive des autorités, les arrivées par air d’abord, terre et mer environ 360 jours plus tard. Le paiement se ferait compris dans le billet, sur un site, par une application ou à une borne.
Dix milliards pour en réparer trois
Deux chiffres circulent. Le ministère de la Santé publique estime les factures impayées des patients étrangers à au moins 100 millions de bahts par an. Le ministère du Tourisme écrit que l’État prend en charge 300 à 400 millions de bahts de frais médicaux d’étrangers que les hôpitaux ne récupèrent pas. Un facteur trois ou quatre entre les deux, sans qu’on sache lequel compte quoi.
Prenons le plus élevé. Quatre cents millions de bahts, pour un pays qui reçoit trente-trois millions de visiteurs. La taxe en rapporterait vingt-cinq fois plus, près de 10 milliards par an selon l’ATTA, l’association des agences de voyages thaïlandaises. Depuis, le ministère du Tourisme a indiqué qu’après les frais de collecte et d’assurance, plus de 8 milliards de bahts pourraient rester chaque année disponibles pour financer des projets touristiques.
Le vrai problème d’impayés hospitaliers est ailleurs. En 2024, les provinces frontalières ont enregistré 2 315 millions de bahts de soins non recouvrés auprès de ressortissants étrangers, dont 1,8 milliard sur la seule frontière birmane. Ce sont des travailleurs migrants, des apatrides et des malades qui traversent pour se faire soigner.
Additionnons les deux, généreusement : moins de trois milliards. Mais cette addition doit être prise avec précaution : ces chiffres ne concernent pas les mêmes populations ni nécessairement les mêmes catégories de dépenses. La taxe en lèverait dix. Ce n’est pas ce qui est prévu : le produit va au Fonds de promotion du tourisme, géré par le ministère du Tourisme, dont le texte fixe les emplois, sites, infrastructures, environnement, recherche, formation, promotion. Un patient birman soigné à Mae Sot n’est pas un touriste étranger qui a payé 450 bahts, et l’assurance du premier étage ne le couvre pas.
Trente jours, et une liste où les résidents ne sont pas
Le tarif n’est pas par entrée. Il vaut trente jours, entrées et sorties multiples, et l’assurance court sur la même durée.
Le projet publie une liste d’exemptions : les invités de la Couronne et du gouvernement, les passeports diplomatiques et de service, les titulaires d’un permis de travail, les laissez-passer frontaliers, les passagers en transit, les personnels navigants, les enfants de moins de deux ans.
Les visas de long séjour sans activité n’y figurent pas. Un permis de travail exempte, un visa retraite non. À lire le texte tel qu’il est publié, un retraité installé ici depuis dix ans qui passe une semaine à Penang ne figure donc pas parmi les catégories explicitement exemptées lorsqu’il rentre en Thaïlande. Je ne suis pas certain que ce soit l’intention. C’est ce qui est écrit.

Le troisième étage existe depuis 1992
Tout véhicule immatriculé en Thaïlande doit être couvert par une assurance obligatoire, le Por Ror Bor, institué par la loi de protection des victimes d’accidents de la circulation de 1992. Elle indemnise les personnes blessées, conducteur, passager et tiers, jamais le véhicule. Les plafonds sont bas : 30 000 bahts de frais médicaux versés immédiatement sans recherche de responsabilité, 500 000 en cas de décès, pour 161 à 646 bahts par an sur une moto.
Une protection corporelle obligatoire existe donc déjà pour les victimes d’un accident impliquant un scooter loué. Elle ne constitue toutefois pas une assurance de responsabilité civile générale couvrant l’ensemble des dommages que pourrait provoquer le conducteur. Le troisième étage ne crée donc pas une protection totalement absente, mais viendrait compléter et élargir la couverture existante.
Ce qui manque au touriste sur un scooter, ce n’est pas un contrat, c’est un permis. Il faut une catégorie moto sur son permis national, doublée d’un permis international qui la porte, et la plupart des étrangers qui louent un scooter à Phuket ou à Samui n’ont ni l’une ni l’autre. Sans eux, certaines assurances voyage peuvent refuser la prise en charge d’un accident de deux-roues, selon les conditions du contrat.
« Filtrer les touristes »
Weerasak Kowsurat, ancien ministre du Tourisme, l’a dit le 25 août devant les agences de voyages : « Si quelqu’un n’a pas les moyens de payer une redevance de ce niveau, cela nous dit peut-être quelque chose. » Puis : « L’industrie touristique thaïlandaise devra peut-être accepter de perdre une partie du marché sensible au prix, mais la redevance aiderait aussi à filtrer les touristes. »
450 bahts, c’est douze euros. Une famille de quatre, environ cinquante euros. Personne n’annule un voyage en Thaïlande pour douze euros, et le Japon prélève 3 000 yens au départ, Bali 150 000 roupies. Un forfait de douze euros ne filtre personne. Il est indolore pour qui vient trois semaines, et il l’est tout autant pour qui vient se saouler quatre jours à Patong. Il ne trie pas les touristes, il les compte.
La consultation était ouverte aux étrangers
Le projet a été soumis à consultation en ligne jusqu’au 28 septembre, sur la plateforme juridique du gouvernement, et les étrangers pouvaient répondre. Pour une mesure que seuls des étrangers paieront, ce n’était pas acquis. Au total, 5 954 personnes ont participé à la consultation ; 80,5 % se sont déclarées favorables au principe du projet et 78,3 % au montant de 450 bahts. Le texte doit désormais poursuivre son parcours avant une éventuelle adoption par le gouvernement.
Quatre questions restent à y répondre : quelle part exacte des 450 bahts va à l’assurance, quelles sont les conditions et les exclusions de cette couverture, comment le troisième étage de responsabilité civile s’articulera avec le Por Ror Bor qui existe déjà, et si un résident en visa long séjour doit payer à chaque retour de l’étranger.
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