
Parmi les accords signés à Paris lors de la visite de Tô Lâm, deux partenariats aéronautiques révèlent une ambition qui dépasse l’achat de nouveaux avions. Avec Thales et CFM International, détenu à parts égales par le français Safran et l’américain GE Aerospace, Vietjet veut développer au Vietnam les compétences nécessaires pour entretenir une flotte en pleine expansion. Derrière la compagnie, c’est aussi Hanoï qui cherche à faire monter son industrie aéronautique en gamme.
Gavroche avait présenté les principaux accords conclus lors de la visite officielle de Tô Lâm en France, les 10 et 11 septembre. Parmi eux, les signatures de Vietjet avec Thales et CFM International méritent aujourd’hui d’être regardées de plus près. Car l’enjeu ne consiste plus seulement à acheter des avions. Il faut aussi les entretenir.
Pour une compagnie en forte croissance comme Vietjet, la maintenance représente un marché considérable : équipements électroniques, pièces détachées, moteurs, ingénierie et formation mobilisent des compétences très spécialisées pendant toute la durée de vie d’un appareil. Le Vietnam veut désormais conserver une plus grande partie de cette activité sur son territoire.
Thales, de la réparation à l’intelligence artificielle
Le 10 septembre à Paris, Vietjet et Thales ont signé un contrat portant sur la maintenance des équipements du groupe français installés à bord des Airbus A320 et A330 de la compagnie. Thales assurera leur réparation selon une formule liée à l’utilisation des appareils. Pour Vietjet, l’objectif consiste à réduire les temps d’immobilisation des avions, améliorer leur disponibilité et mieux maîtriser les coûts de maintenance.
Mais les deux entreprises ont également signé un second accord consacré à l’aviation numérique, l’avionique, la cybersécurité et l’intelligence artificielle appliquée aux opérations aériennes. Vietjet veut notamment mieux exploiter les données de ses appareils afin d’anticiper certaines interventions techniques. Thales doit aussi contribuer au développement des compétences locales.
Présent au Vietnam depuis une trentaine d’années, le groupe français ne se positionne donc plus seulement comme fournisseur d’équipements, mais comme partenaire technologique de la compagnie vietnamienne.
Avec Safran, l’enjeu stratégique des moteurs
Le deuxième accord pourrait aller beaucoup plus loin sur le plan industriel. Vietjet a signé une lettre d’intention avec CFM International pour étudier le développement au Vietnam de capacités de maintenance, de réparation et de révision des moteurs LEAP de dernière génération.
Derrière le nom CFM se trouve un acteur industriel français majeur : Safran Aircraft Engines détient 50 % du motoriste, aux côtés de GE Aerospace. À ce stade, aucun nouveau centre de maintenance de moteurs n’est décidé. Vietjet et CFM vont d’abord en étudier la faisabilité : infrastructures nécessaires, équipements, besoins en personnel, compétences techniques et organisation industrielle. La nuance est importante. L’accord signé à Paris ouvre une possibilité ; il ne constitue pas encore une décision d’investissement.
Pourquoi la maintenance des moteurs compte autant
C’est probablement le point essentiel pour comprendre l’intérêt de l’accord. Le moteur constitue l’un des éléments les plus complexes et les plus coûteux d’un avion. Son entretien nécessite des installations spécialisées, des ingénieurs et techniciens hautement qualifiés ainsi que des certifications internationales.
Pouvoir effectuer davantage de ces opérations au Vietnam permettrait donc non seulement de répondre aux besoins de Vietjet, mais aussi de former des spécialistes, créer des emplois industriels qualifiés et conserver dans le pays une partie de la valeur aujourd’hui générée par la maintenance aéronautique.
Le Vietnam ne part toutefois pas de zéro. Il possède déjà des capacités de maintenance importantes, notamment avec VAECO, la filiale technique de Vietnam Airlines. Le projet étudié avec CFM vise une nouvelle étape : développer des capacités locales autour des moteurs LEAP de dernière génération, avec un niveau d’intervention qui reste encore à déterminer.
200 Boeing changent l’échelle du problème
Vietjet a une raison très concrète d’anticiper ces besoins. La compagnie a commandé 200 Boeing 737-8 et 737-8-200, équipés de moteurs LEAP-1B de CFM. Sur plusieurs décennies d’exploitation, une telle flotte représente des besoins considérables en entretien des moteurs, pièces détachées et ingénierie.
Vietjet travaille déjà avec CFM depuis 2014. Le motoriste équipe notamment 50 Airbus A320ceo et A321ceo de la compagnie avec ses CFM56. Mais l’arrivée des Boeing doit faire changer cette relation d’échelle.
Hanoï regarde au-delà de Vietjet
CFM replace d’ailleurs explicitement le projet dans une ambition nationale. Gaël Meheust, président-directeur général de CFM International, décrit le Vietnam comme l’un des marchés aéronautiques les plus dynamiques au monde. Le groupe entend accompagner Vietjet tout en soutenant la stratégie du gouvernement vietnamien pour développer l’industrie aérospatiale du pays.
Vietjet tient le même discours. Son directeur général, Nguyen Thanh Son, estime qu’une industrie aéronautique ne peut pas reposer uniquement sur une flotte moderne et un vaste réseau. Elle nécessite aussi une expertise technique et une main-d’œuvre hautement qualifiée.
L’objectif dépasse donc la maintenance des avions de Vietjet : le Vietnam cherche progressivement à passer du statut de client des grands industriels aéronautiques à celui de pays capable d’accueillir une partie de leurs activités techniques à forte valeur ajoutée.
Une stratégie également visible en Thaïlande
Cette ambition prend aussi une dimension régionale. En mai 2026, Vietjet a signé avec l’Eastern Economic Corridor Office thaïlandais un accord portant sur le développement d’un centre technique de maintenance aéronautique à U-Tapao, dans l’est de la Thaïlande.
Les deux projets ne sont pas identiques, mais ils illustrent la même évolution : parallèlement à l’expansion de son réseau et de sa flotte, le groupe Vietjet cherche à renforcer ses capacités techniques en Asie du Sud-Est.
Un nouveau chapitre industriel entre la France et le Vietnam
Pour la France, les accords signés à Paris ouvrent ainsi une perspective qui dépasse la vente d’équipements. Thales apporte ses technologies électroniques et numériques. Safran, à travers CFM, détient une partie du savoir-faire autour des moteurs qui équiperont la future flotte de Boeing de Vietjet. Le Vietnam, lui, veut transformer ces achats en compétences industrielles locales. C’est probablement là que réside l’enjeu à long terme.
Le projet de maintenance des moteurs LEAP reste au stade de l’étude et aucun investissement n’est encore acquis. Mais s’il se concrétise, une partie du savoir-faire accompagnant les futurs Boeing de Vietjet pourrait être transférée durablement au Vietnam.
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