
La journaliste thaïlandaise Chutima Sidasathian est décédée le 15 août à Innsbruck, en Autriche, à l’âge de 44 ans. Connue pour ses enquêtes sur les Rohingyas et la corruption, son parcours était devenu un cas emblématique du débat sur les procédures-bâillons visant journalistes et défenseurs des droits en Thaïlande.
Atteinte d’un cancer du pancréas, Chutima Sidasathian avait quitté la Thaïlande pour suivre un traitement en Europe. Journaliste d’investigation reconnue, elle avait notamment travaillé pour Phuketwan, média basé à Phuket fondé par le journaliste australien Alan Morison, son compagnon dans la vie et dans le journalisme, décédé en 2025.
Les Rohingyas et le procès de la Marine
Chutima Sidasathian s’était fait connaître par ses enquêtes sur le sort des Rohingyas et les réseaux de traite humaine opérant dans le sud de la Thaïlande. Son travail sur les réfugiés lui avait notamment valu un prix de journalisme consacré aux droits humains en 2010.
En 2013, Phuketwan avait repris un extrait d’une enquête de Reuters faisant état de l’implication présumée de membres des forces navales thaïlandaises dans le trafic de Rohingyas. La Marine royale thaïlandaise avait alors poursuivi Chutima Sidasathian et Alan Morison pour diffamation pénale et violation du Computer Crime Act.
Après près de deux années de procédure, les deux journalistes ont finalement été acquittés en septembre 2015 par le tribunal provincial de Phuket.
Le combat contre les procédures-bâillons
Plus récemment, Chutima avait enquêté dans la province de Nakhon Ratchasima sur des irrégularités présumées dans un programme de microcrédit du Village Fund, financé par l’intermédiaire de la banque publique Government Savings Bank. Certains villageois se retrouvaient contraints de rembourser des prêts dont ils affirmaient ne jamais avoir reçu l’argent. Une enquête interne de la banque a par la suite confirmé les irrégularités révélées par son travail.
Ces investigations lui ont valu de nouvelles poursuites. Le 6 mars 2024, le tribunal provincial de Nakhon Ratchasima l’a acquittée de trois chefs de diffamation pénale, estimant qu’elle était en droit de formuler de bonne foi des critiques à l’égard d’administrateurs locaux dans l’intérêt public.
La Commission nationale thaïlandaise des droits humains avait auparavant qualifié cette affaire de SLAPP (Strategic Lawsuit Against Public Participation), terme qui désigne les procédures-bâillons utilisées pour faire pression sur des journalistes, militants ou lanceurs d’alerte.
Son travail lui vaut également une reconnaissance internationale. En 2024, l’organisation britannique Index on Censorship la sélectionne parmi les finalistes de la catégorie journalisme de ses Freedom of Expression Awards.
Même après avoir appris qu’elle souffrait d’un cancer avancé, elle avait poursuivi son combat contre la diffamation pénale en Thaïlande. Une procédure était toujours en cours au moment de son décès. En décembre 2025, elle avait confié à Media Defence souhaiter, avant de mourir, voir cette dernière affaire abandonnée et la Thaïlande abolir la diffamation pénale.
Jusqu’à ses derniers mois, Chutima Sidasathian aura ainsi poursuivi ses enquêtes et son combat pour la liberté d’expression. Sa disparition laisse ouverte une bataille qui avait fini par dépasser son propre parcours judiciaire : celle de la protection des journalistes et des citoyens face aux procédures-bâillons en Thaïlande.
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