
Human Rights Watch (HRW) appelle les autorités thaïlandaises à suspendre l’expulsion de 26 villageois karen arrêtés dans la province de Phetchaburi. L’organisation estime que leur renvoi vers la Birmanie pourrait les exposer à de graves risques et contrevenir au principe de non-refoulement.
L’affaire concerne une communauté installée dans le parc national de Kaeng Krachan, à environ 150 kilomètres au sud-ouest de Bangkok, près de la frontière birmane. Selon HRW, des agents de l’administration locale et des services forestiers, accompagnés de militaires, ont mené le 10 août une opération dans le village de Ban Pa Deng visant les habitants ne disposant pas de preuve de citoyenneté thaïlandaise.
Vingt-huit personnes ont été arrêtées, parmi lesquelles huit enfants et deux femmes enceintes. Deux villageois ont ensuite été libérés après vérification de leur inscription dans les registres locaux. Les 26 autres ont été transférés au centre de rétention pour étrangers de Suan Phlu, à Bangkok, en vue de poursuites pour infraction à la législation sur l’immigration et d’une possible expulsion vers la Birmanie.
HRW invoque le principe de non-refoulement
Human Rights Watch demande à Bangkok de renoncer à cette expulsion. « Expulser des villageois karen vers la Birmanie les exposerait à de graves dangers », estime Elaine Pearson, directrice Asie de l’organisation.
HRW rappelle que le conflit qui ravage la Birmanie depuis le coup d’État militaire de février 2021 a provoqué des déplacements massifs de population. Dans ce contexte, l’organisation considère qu’un renvoi forcé doit être précédé d’une évaluation individuelle des risques encourus.
La Thaïlande est partie à la Convention des Nations unies contre la torture. Sa législation nationale sur la prévention de la torture et des disparitions forcées interdit également une expulsion lorsqu’il existe un risque sérieux que la personne concernée soit soumise à la torture ou à de mauvais traitements.
Selon HRW, des habitants de Ban Pa Deng affirment par ailleurs être sans nouvelles d’au moins dix villageois qui auraient été expulsés vers la Birmanie environ deux mois auparavant.
Un vieux conflit autour du parc de Kaeng Krachan
L’affaire dépasse toutefois la seule question migratoire. Elle ravive un contentieux ancien entre les autorités thaïlandaises et les communautés karen vivant dans la région de Kaeng Krachan.
Des populations karen sont établies depuis plusieurs générations dans les zones forestières des provinces de Phetchaburi et de Prachuap Khiri Khan. Certaines disposent de cartes d’identification délivrées aux populations des hautes terres reconnues en Thaïlande, tandis que d’autres restent dépourvues de statut juridique.
Le classement en 2021 du complexe forestier de Kaeng Krachan au patrimoine mondial de l’Unesco avait déjà suscité des controverses. Des experts des Nations unies et des organisations de défense des droits de l’homme avaient alors alerté sur les conséquences possibles pour les droits fonciers traditionnels des Karen.
Au cours des dernières décennies, les autorités ont tenté à plusieurs reprises de déplacer certaines communautés hors du parc. HRW leur reproche notamment des expulsions forcées, la destruction de cultures et de biens ainsi que l’installation de familles sur des terres jugées peu adaptées à leur agriculture traditionnelle.
Le précédent de « Billy » Rakchongcharoen
Le dossier reste également marqué par la disparition, en avril 2014, de Porlajee « Billy » Rakchongcharoen, militant karen engagé dans la défense des droits fonciers de sa communauté. Des responsables du parc de Kaeng Krachan avaient été poursuivis dans cette affaire. Ils ont été acquittés du chef de meurtre en septembre 2023, faute de preuves suffisantes.
Pour Human Rights Watch, l’arrestation des 26 villageois remet donc au premier plan deux questions sensibles en Thaïlande : le traitement des ressortissants ou populations originaires de Birmanie dépourvus de statut légal et la reconnaissance des droits des communautés karen établies de longue date dans les zones forestières frontalières.
L’organisation demande leur libération et appelle les autorités thaïlandaises à rechercher avec les communautés concernées une solution permettant de garantir à la fois leur sécurité et leur accès aux terres ancestrales dont dépend leur mode de vie.
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